Autour de la lune et du soleil

 

Conte maçonnique

 Yannick Béchu

Vénérable Maître et vous mes frères en vos grades et qualités… Dans cette planche, j’ai voulu  aborder le symbolisme de la lune et du soleil par le biais d’un récit, d’où son sous-titre de conte maçonnique. Tout d’abord nous rencontrerons les premiers hommes observant la course des deux astres. Comment ceux-ci influent-ils sur leur existence ? La présence au-dessus de leur tête de ces deux puissances qui marquent le temps cyclique,  qui les nourrissent mais peuvent aussi leur nuire, ne pouvait que donner naissance à des symboles puissants et éternels.

Puis nous quitterons l’homme premier. Les civilisations se succédant,  nous aborderons notre époque et pénétrerons dans le temple des Veilleurs que sont  les Francs-Maçons.

 

 

 

Prémices de l’aube. A l’orient, dessinant l’horizon, la boule émerge lentement de sa gangue de brume, incendiant peu à peu la voute céleste. Les oiseaux la saluent dans leur langage. La nature, frémissante de rosée, s’ébroue sous sa caresse salvatrice. L’astre reprend possession de la planète, réveillant le moindre petit insecte, le plus infime brin d’herbe. La vie renait enfin après l’intermède létal de la nuit.

La horde s’était blottie dans une dépression. Elle s’était recouverte de végétation pour échapper aux dangers des ténèbres. Toute la journée le disque de feu l’avait accompagnée, lui permettant de voir, donc d’apprendre. Il l’avait chauffée, l’avait nourrie lui prodiguant la connaissance de ce qui est bon, de ce qui ne l’est pas. Et puis, insensiblement, il avait décliné vers l’occident, s’était enroulé sur lui-même avant de disparaître dans un dernier embrasement. Les yeux de la horde s’étaient éteins. Chacun de ses membres, perdus,  palpait son voisin pour savoir s’il existait encore.

C’est alors qu’une autre lumière était apparue. Elle venait de l’ouest, ruisselant d’argent. Elle éclairait peu, ne dégageait aucune chaleur. Sa clarté repoussait à peine l’obscurité qui engrosse la mort. Malgré tout, suspendue dans le ciel, elle finit par l’apaiser.

Les jours succédèrent aux nuits. La horde appris le temps qui passe.  Dans leur course, les deux astres se remplaçaient régulièrement comme le double visage d’une même entité, chacun jouant son rôle respectif. Si le maître du jour, grâce à sa lumière et à sa chaleur, permettait aux plantes de se développer, aux animaux de prospérer, celle qui préside à la  nuit, elle, régnait sur l’eau qui ensemence la vie. Sous sa caresse naissait la rosée. Les lacs, les rivières, l’océan lui obéissaient. Les deux astres nourrissaient aussi l’esprit de ses membres. Celui du jour engendrait la réflexion, la connaissance, la confiance en soi. Celui de la nuit les transportait dans la sphère des rêves, de l’imaginaire, de l’intuition créatrice.

La horde observait. Le disque du soir  changeait de forme au cours des nuits. Arc ténu, il grossissait, s’épanouissait en un cercle parfait, puis maigrissait jusqu’à disparaître totalement. Il lui fallait trois jours pour renaître. Enfin il reprenait son cycle, immuablement. Lorsqu’il mourait, la horde se terrait, craintive. Lorsqu’il surgissait de nouveau à l’occident, elle respirait, soulagée.

La horde réfléchissait. A l’instar de cette mort et de cette résurrection programmée, n’en était-il pas de même pour la nature entière et donc pour elle-même ?  Il y avait bien les saisons, l’hiver sombre et froid lorsque le disque du jour vieillissait, puis le regain du printemps lorsqu’il  reprenait de la vigueur. Qu’était la mort ? Une promesse de renaissance ?

Une nuit, l’astre d’argent qu’ils appelaient maintenant lune, avant de se cacher,  souffla  de lourds nuages chargés d’une pluie dense et pénétrante. Il plut sept jours durant. L’astre d’or qu’ils appelaient maintenant soleil se terra dans son nid à l’orient. Le territoire qui accueillait la horde fut inondé. Des torrents se formèrent emportant tout sur leur passage : leur nourriture, mais aussi des membres de leur clan. Puis tout redevint comme avant.

Une autre fois ce fut le soleil qui les trahit. Il faisait très chaud. A travers une nuée noire, il lança des flèches de feu qui embrasèrent leur habitat. Les flammes les poursuivaient, les rattrapaient, brulant tout sur leur passage.

La horde comprit que les astres qu’elle vénérait pouvaient lui être maléfiques. Elle apprit à les apaiser par des rituels que ses rêves lui dictèrent.

 

La horde a depuis longtemps disparu dans les arcanes du temps. De multiples civilisations se sont succédé, chacune puisant son énergie sur le cadavre de la précédente, courant  vers son apogée, pour, finalement, agoniser aux pieds de la suivante. Seule constante, un Savoir que de tous temps, des Chercheurs surent puiser dans le bruissement d’un souffle intemporel.

 

Aujourd’hui un homme nouveau préside à la destiné de la planète. S’appuyant sur la science, tirant sa puissance des techniques, qu’industrieux, il a su développer, il s’est mis en tête de la domestiquer, puis de l’exploiter afin de satisfaire un appétit insatiable, n’hésitant pas à piller toutes ses ressources. Il a appris pourtant que son monde, fini,  n’est qu’un petit vaisseau tournant autour d’une étoile perdue dans un coin de l’univers. Il en connait la fragilité. Mais les dieux qu’il vénère l’aveuglent.

 

Dans leur atelier, orienté est-ouest les Veilleurs se sont rassemblés. Leur tâche consiste à puiser aux sources des savoirs anciens pour élever un édifice où chaque pierre parlerait de respect pour cette terre qui les nourrit, et au-delà d’Amour universel, cet océan qui baigne toute chose mais où il est si difficile de puiser. Ils se veulent eux-mêmes ces pierres que, progressivement, ils vont dégrossir puis affiner.  Ils s’appuient sur des valeurs comme la liberté absolue de conscience. Ils se déclarent égaux, pratiquent la fraternité. Leur seul profit réside dans leur réalisation personnelle ainsi que dans l’influence bénéfique qu’ils veulent apporter à la bonne marche du monde.

Assis à l’orient, le Vénérable Maître est entouré du soleil et de la lune,  astres complémentaires, à la fois raison et intuition qui, dans leur interaction vont le nourrir durant les travaux. Devenu grâce à eux lumière, il devra prodiguer puis canaliser l’énergie qui animera les frères, durant leur labeur,  de midi à minuit. Midi, l’astre d’or au zénith a gommé les ombres qui pouvaient obscurcir leur esprit. C’est le temps de la création.

Les apprentis, cantonnés dans l’aile nord du temple, à l’abri de la trop grande luminosité, regardent, écoutent, boivent la parole de leurs anciens. Ils sont placés sous le signe de la lune éclairée par le soleil, comme eux-mêmes, en gestation, sont éclairés par la sagesse de leurs ainés. Leur chiffre sacré est le trois, rappelant les trois aspects de la lune : le croissant, le disque clair et le disque opaque.

Les compagnons, assis au midi, sont confrontés plus directement au soleil qui leur donne la force d’agir, de parcourir symboliquement le monde, en plein jour, sans se bruler les ailes, afin de réaliser leur grand-œuvre. Cependant ils puisent aussi dans la féminité lunaire les qualités de cœur qui leur seront indispensables pour, jour après jour, tendre vers leur but. Ouvriers, ils doivent œuvrer en commun avec tous les hommes de bonne volonté pour parfaire la Création. Ils doivent donc pratiquer la fraternité ainsi que la compassion, s’avoir s’oublier pour le profit commun. Se faisant, armé d’un pouvoir de déduction acquis sous les rayons du feu solaire purificateur mais aussi destructeur s’il n’était domestiqué par la force d’une sensibilité sans sensiblerie puisée dans le flux des marées lunaire, le compagnon progressera dans la maîtrise de son art jusqu’à ce qu’il puisse servir au grade de Maître.

Dans le temple le travail se poursuit. Les frères, en toute humilité, attendent pour pouvoir s’exprimer, que le Vénérable leur accorde la parole. La journée peu à peu laisse place à la nuit. La lune qui se lève coulera le ciment qui apportera solidité à l’édifice qu’ils auront ébauché. Minuit, le nadir, leur ouvrage est suspendu, en attente de la prochaine tenue, car, ainsi que le soleil et la lune se succèdent immuablement au-dessus de leur tête, leur recherche jamais ne trouvera de fin.

J’ai dit.

 

Novembre 2013