La Franc-Maçonnerie dans notre région

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Christian JOUQUAND
Auteur d’un ouvrage historique paru en 2009, intitulé :
« La Franc-Maçonnerie à Saint-Malo et sur la Côte d’Emeraude
(Saint-Servant, Dinard, Dinan, Hédé, Jersey) »

L’avènement d’une humanité meilleure et éclairée demeure l’objectif ultime de tout Franc-Maçon. La Franc-Maçonnerie s’est donc toujours affichée avant tout comme un idéal.

Pour bien cerner la vie d’une Loge, pour connaître le passé maçonnique d’une ville, les archives constituent un bien extrêmement précieux. Hélas, la Franc-Maçonnerie malouine n’a pas fonctionné en continu aux XIXème et XXème siècles, elle a en outre très souvent changé de local, le résultat est triste et décevant pour l’historien : sur place, les archives maçonniques ont, semble-t-il, totalement disparu.

Heureusement, l’Obédience du Grand Orient de France et le Fonds maçonnique de la Bibliothèque Nationale à Paris ont pu conserver certaines archives émanant des loges malouines et servannaises. Elles permettent de cerner à peu près la gestion administrative, les effectifs, l’esprit qui régnait au sein des ateliers. En outre, le bihebdomadaire conservateur local, L’Union Malouine et Dinannaise, très favorable à l’église catholique, par ses diffusions de planches et ses campagnes antimaçonniques de 1874 à 1914, constitue une source intéressante de renseignements concernant la Loge malouine et la lutte menée par les cléricaux contre la République, la Laïcité et la Franc-Maçonnerie.

Jusqu’à la deuxième guerre mondiale, le Grand Orient de France eut le monopole des Loges maçonniques sur la Côte d’Emeraude. Aujourd’hui, le paysage maçonnique s’est très diversifié, toutes les grandes Obédiences françaises sont représentées à l’Orient de Saint-Malo/Dinard.

Si l’on excepte la période de l’Empire et du règne de Louis XVIII, où une Loge, liée à la construction du canal d’Ille-et-Rance, prospéra à Hédé, les Maçons malouins et servannais, liés au monde de la mer, serviteurs de l’Etat, militaires ou notabilités locales, n’essaimèrent pas dans l’arrière-pays, comme leurs Frères rennais d’ailleurs …

La Maçonnerie naquit à Saint-Malo il y a presque deux siècles et demi. Elle se développa très rapidement avant la Révolution et connut son apogée sous l’Empire. Elle rassemblait la grande famille des gens de la mer : les négociants, les nombreux et puissants armateurs, les capitaines de vaisseaux et même quelques négriers, et l’autre grande famille, presque aussi nombreuse, des hommes publics, serviteurs et représentants des collectivités, ou de la représentation nationale. Les Loges malouines et servannaises accueillaient également des notabilités locales : hommes de loi, notaires, entrepreneurs et artisans, musiciens. Tous ces hommes de convictions s’impliquèrent soit en « course », soit dans la défense du pays, soit dans la vie publique. Ils cautionnèrent tous la Révolution, au moins à ses débuts. Ils cumulèrent la presque totalité des postes publics importants sous la Révolution.

Par conséquent, l’institution maçonnique apporta bien plus que ce qu’en écrivait Eugène Herpin, aux jugements parfois hâtifs ou erronés, dans son ouvrage publié en 1931 sous le titre « Saint-Malo sous la Révolution 1789-1800 », page 20 : « Il semble que nos armateurs et capitaines ne considéraient la franc-maçonnerie que comme une société de secours mutuels. Quand leurs navires abordaient dans un port étranger, ils arboraient un pavillon portant l’équerre et le compas. Ainsi, ils vendaient mieux leur cargaison, trouvaient d’urgence des frets de retour avantageux et évitaient des surestaries ». En effet, aucun document ne corrobore les supputations de l’historien local ! Dans son livre « Saint-Malo, histoire générale » paru en 1970, François Tuloup reprenait d’ailleurs à son compte, page 301, le jugement partisan formulé par Eugène Herpin, avec notamment les mêmes erreurs de dates quant à la création des « sociétés maçonniques » malouines et servannaises.

Sous l’Empire, les Loges locales étaient dirigées par des notables du régime. Au cours de la période allant de 1789 à 1814, pratiquement tous les armateurs et grands capitaines corsaires, y compris Robert Surcouf, étaient Francs-Maçons. Leurs réseaux, leur fraternité maçonnique, leur sens de l’engagement, leur furent indéniablement d’un grand secours mutuel au cours de cette période tourmentée.

Sous la Restauration, la Franc-Maçonnerie malouine et servannaise déclina rapidement et disparut. Parallèlement, Saint-Malo et Saint-Servan, devenues cités jalouses et rivales, périclitèrent par rapport aux autres ports bretons et français importants.

Une seule Loge renaissait en 1852 à l’instigation d’un ancien Vénérable d’un Atelier parisien, retraité à Saint-Malo, sous le Second Empire.

Au début de la IIIème République, l’appartenance à la Franc-Maçonnerie s’interprétait comme un gage politique, moral et philosophique, de fidélité à la République. Auguste Hovius, qui avait été pendant treize années consécutives, le Vénérable de la Bienfaisante, eut seul le courage d’apostropher le monarchiste maréchal de Mac-Mahon, duc de Magenta, alors Président de la République, lors de sa visite officielle à Saint-Malo le 18 août 1874, pour demander que soit enfin terminé l’aménagement des bassins à flot de Saint-Malo/Saint-Servan … problème en suspens depuis 1818 ! Devenu maire républicain de Saint-Malo, puis député de la 1ère circonscription de Saint-Malo, il pouvait mener à terme la réalisation des bassins à flot du port, soutenir la République au pouvoir et voter les lois instituant la Laïcité de l’Etat.

Eux aussi fervents républicains et laïques, les Francs-Maçons malouins n’étaient toutefois pas parfois exempts de chamailleries ! Leur Loge ne donnait plus soudain signe de vie sous le ministère de Jules Ferry.

Il fallait attendre le printemps 1926 pour que renaisse une nouvelle Loge maçonnique à Saint-Malo. Il est vrai qu’à cette époque, la Bretagne était, et notamment dans le pays malouin, une région particulièrement favorable aux campagnes orchestrées contre l’Ecole laïque. C’était l’époque où Le Pèlerin n’hésitait pas à publier dans ses colonnes : « Les lois laïques, nous n’en voulons pas, il faut les détruire, nous n’arrêterons pas avant d’y être parvenus », où les congréganistes rouvraient partout en Bretagne, sans autorisation, leurs écoles, épaulés par le clergé, lui-même aidé dans sa besogne militante, par les propriétaires et les hobereaux.

Cette création d’une Loge à Saint-Malo suivait celle, en 1925, de la Fédération des Œuvres Laïques d’Ille-et-Vilaine par le président du Cercle Paul Bert de Rennes et Franc-Maçon François Bizette, également initiateur, la même année, des Fêtes de la Jeunesse des écoles publiques. Au cours de cette période d’entre les deux guerres, les membres de Fraternité et Discrétion s’efforçaient, à l’instar de tous les Francs-Maçons bretons, de partout répandre et défendre les idéaux républicains et laïques, en s’engageant, notamment au plan local, dans la vie politique, syndicale et associative. Sans argent et sans extraction très élevée, la Loge malouine cessait toute activité en 1937, à un moment où, hélas, les persécutions contre les Francs-Maçons s’étaient considérablement étendues à travers le monde (de l’Allemagne au Brésil, via l’Italie, le Portugal et l’Espagne où Franco et ses séides faisaient piller les temples maçonniques et exécuter, sans même un simulacre de procès, les Francs-Maçons actifs ou depuis longtemps démissionnaires…) !

L’histoire de la Franc-Maçonnerie malouine et servannaise s’inscrit dans celle de l’agglomération (d’abord cité et faubourg, puis communes distinctes, aujourd’hui fusionnées), et parfois même, elle se confond avec elle.

Ainsi, les Francs-Maçons locaux se sont engagés en 1789, se sont déchirés à l’image des populations des deux cités lors de la création des deux communes distinctes, puis se sont parfois opposés violemment pendant la tourmente révolutionnaire dont ils formèrent pourtant, comme à Dinan, les principaux cadres, Saint-Malo étant plus modérée que son ex-faubourg Saint-Servan très jacobin. Leur déchirement s’est poursuivi sous le Consulat, la Triple Essencereconstituée s’opposant à la création d’une nouvelle Loge à Saint-Servan. Malgré une réconciliation officielle, les deux Loges ne se fréquentèrent pas par la suite : ces « Messieurs de Saint-Malo » n’invitant jamais leurs Frères de la Fidèle Maçonne, snobant ainsi la Loge de Saint-Servan dépourvue de puissants armateurs, de commissaires de police, de sous-préfet !

Après l’Empire, avec la fin de la « guerre de course », l’agglomération malouine et le port amorcent un long déclin… la Franc-Maçonnerie locale aussi !

Libéraux sous le Second Empire, les Francs-Maçons malouins deviennent de fervents républicains et s’engagent, au début de la IIIème République, face à la puissante alliance réactionnaire constituée par les monarchistes, les conservateurs et l’église catholique omnipotente, alliance extrêmement favorable au président Mac-Mahon et qui, localement, maintient un attachement sans réserve aux écoles congréganistes. Ils soutiendront avec ferveur, avec l’arrivée de la municipalité d’Auguste Hovius, le début d’une nouvelle politique scolaire à Saint-Malo et à Saint-Servan.

Aujourd’hui, la Franc-Maçonnerie prospère sur la Côte d’Emeraude. Toutefois, assez clairement représenté, le pays de Saint-Malo demeure encore pour elle une « terre de mission ». En pleine régénération, elle rassemble déjà plus de deux cents Maçons, hommes et femmes, de toutes Obédiences, de toutes convictions politiques, de toutes conditions sociales. Ils s’enrichissent de leurs différences. Le regain actuel d’intérêt porté par les citoyens de la région à l’égard de la Franc-Maçonnerie, serait-il prémonitoire, à l’image de jadis, d’un nouveau développement du pays de Saint-Malo ?

Récapitulatif des Loges maçonniques dans la région de Saint-Malo : classement par Obédiences.

Grand Orient de France :
La Triple Essence(1770-1791)
La Dauphine (1784-1789)
L’Essence des Mœurs (1785-1787)drapeau-saint-malo
La Triple Essencereconstituée (1797-1835 ?)
La Fidèle Maçonne(1799-1824)
La Bienfaisante (1852-1867)
La Bienfaisante reconstituée, puis nommée Triple Essence (1875-1881)
Fraternité et Discrétion (1926-1940)
Fraternité (1954-1962)
La République Malouine(depuis 1996)

Grande Loge Nationale Française :
La Triple Essence(1984)
Les Frères de l’Avenir
Robert Surcouf

Grande Loge de France :
La Fidélité Malouine(1980)
Harmonie Fraternelle (2006)

Droit Humain :
Le Sel de la Mer (2002)

Grande Loge Féminine de France :
Anima (2004)