LA POLITESSE

Le mot POLITESSE dérive du latin politus, participe passé du verbe polire, qui signifie “polir”, c’est-à-dire poncer, lustrer la surface d’un corps de façon à la rendre unie, lisse, brillante. Nous ne sommes pas dans la taille de la pierre brute, nous sommes dans son polissage. Il s’agit de donner du fini à ce qui est brut, de la finesse à ce qui est grossier, de l’éclat à ce qui est terne. La politesse est ce polissage appliqué aux êtres humains.
La politesse est un code qui relève de l’usage, de la tradition, de la coutume… et tend à régir les rapports, oraux, gestuels, comportementaux, épistolaires, protocolaires… entre les gens, de telle sorte que ces rapports, acceptés et respectés par les « parties » en présence (en relation) soient « bienséants », c’est-à-dire… harmonieux, « pacifiques », « civils »…
Les termes de « politesse » et de « savoir-vivre » peuvent être considérés comme des synonymes et définis comme « un ensemble de règles proposant des modèles de conduite adaptés aux différentes situations sociales ». Un autre quasi-synonyme est « civilité », qui est lié à civiliser ; ce terme n’est plus beaucoup utilisé. On utilise aujourd’hui davantage son opposé, les « incivilités », pour désigner les transgressions sociales.

HISTOIRE DE LA POLITESSE

Historiquement, dans chaque clan, dans chaque tribu, au sein de chaque meute, et de toute époque, la hiérarchie a prédominé. Déterminante dans la survie d’une communauté humaine ou animale, la hiérarchie a permis de laisser aux plus forts, aux plus sages, les décisions concernant un groupe. Mais au fil des siècles, l’être humain, aspirant à ne plus seulement obéir, demande et obtient un droit de parole. Le chef doit alors céder un peu de sa toute-puissance pour préserver la cohésion de la communauté. S’installe alors un code de conduite étendu aux membres de la tribu.
L’homme devient civilisé ou du moins il tente d’établir un espace de communication régi par des conventions acceptables pour tous les membres du groupe.
On trouve des traces codifiées de cette civilité en Égypte ancienne ; et Socrate rappelle ses jeunes disciples aux règles de bienséance qui leur permettront de s’insérer dans les réunions où le vin et la fête font facilement dégénérer les conflits.
Chez Aristote (384 av. J.-C.-322 av. J.-C.) la civilité est abordée et associée à la douceur, la bienveillance et les bonnes manières. Les Grecs, par un besoin de communication harmonieuse, entourent la parole des conditions de la civilité, élevant les rapports humains sur un terrain d’échanges codifiés. Dans la Rome Antique, c’est Cicéron (106 av. J.-C.-43 av. J.-C.) qui fera l’éloge d’une conduite policée afin que chacun devienne un bon citoyen.
C’est à partir du Moyen-Âge des trouvères que la civilité prendra une dimension plus spirituelle et qu’elle se transformera en culte de la politesse.
La poésie chevaleresque peut, à bon droit revendiquer l’honneur de poser des règles de bienséance qui permettront au Moyen Âge féodal d’adoucir des moeurs violentes.
Le Roman de la Rose peut être considéré comme un recueil de civilité ; chansons et romans courtois évoquent un art d’aimer qui est aussi un art de vivre, avec ses codes, ses règles, ses interdits et ses bonnes manières.

On doit à l’humaniste allemand Érasme (v. 1466-1536) un petit bijou dans l’art de cultiver la politesse : le « Traité de civilité puérile ». D’abord destiné à l’éducation des enfants, Érasme y prône des mesures de conduite et de savoir-vivre qui traverseront les siècles.
Exemples de préceptes : A table, Lécher ses doigts gras ou les essuyer sur ses habits est également inconvenant ; il vaut mieux se servir de la nappe …. Ne jette pas sous la table les os ou tous autres restes, …
Détourne-toi pour cracher, de peur d’arroser et de salir quelqu’un… Avec ses aînés, il faut parler respectueusement et en peu de mots ; avec ceux de son âge, affectueusement et de bonne grâce.
La politesse française doit beaucoup de sa réputation « mondiale » au courant apparu au 17e siècle que l’on nomme alors la Préciosité. Attribuable à certaines dames de la noblesse, écoeurées par les habitudes rustres des hommes, la Préciosité apporte aux Français une distinction de manières et de langage qui les place au-dessus de leurs contemporains d’Europe. Rapidement, la façon française devient un modèle de raffinement pour les cours étrangères, et partout l’on cultive cet art du langage raffiné et des formules de politesse imputables aux plus belles prouesses de l’esprit. Mais la politesse se mue en protocole.
Ce faisant, elle se ramène à un ensemble de comportements stéréotypés, vidés de toute bienveillance et de tout respect d’autrui, propres à un groupe social donné qui affirme par là même sa différence des autres. Qui veut circuler dans les méandres des rites et être reconnu socialement doit s’y conformer ; qui ne les connait pas ou s’y refuse s’exclut.
Les traités de « savoir-vivre » deviennent de véritables registres codifiés de distinction sociale, c’est-à-dire d’exclusion.
Les Lumières donnent à civilité et politesse une portée morale et une densité philosophique nouvelles. Le siècle de la raison entend se libérer des angoisses religieuses qui hantaient encore l’âge classique. En célébrant la civilité, les penseurs des Lumières expriment une confiance nouvelle dans la nature humaine : les hommes sont naturellement sociables et le progrès des manières aide à les rendre plus heureux et plus vertueux.

Arrive la Révolution de 1789.
Quand la Terreur met un terme aux «bonnes manières» imposées par l’Ancien Régime, c’est pour supprimer des valeurs de classes incarnées par l’Ancien Régime.
Les révolutionnaires prêchent l’égalité. L’égalité à tous crins. La traduction concrète paraît un peu folklorique, mais va devenir beaucoup plus tragique.
On remplace «monsieur» par «citoyen».
Le tutoiement devient obligatoire, le vouvoiement interdit. Ceux qui ne respectent pas cette règle apparaissent, dès 1791 et surtout 1792, comme suspects et peuvent être poursuivis, emprisonnés, voire guillotinés. Du coup, la France perd sa joie de vivre. A l’époque, les Français étaient considérés comme un peuple jovial, doté d’un grand sens de l’humour et, surtout, de la moquerie, de la caricature. Mais le risque est tellement grand que, pendant presque trois ans, la France ne rit plus, entre 1792 et l’été 1794, moment où Robespierre est éliminé avec ses proches.
En accédant au pouvoir en 1799, Napoléon va faire revivre la politesse d’antan, de même qu’il restaurera une noblesse. Les bourgeois prennent le haut du pavé et installent un nouveau savoir-vivre. On voit fleurir par centaines des manuels de politesse qui s’intitulent assez souvent «code du savoir-vivre», «code de la politesse», et même dans les années 1820 un «code civil», censé désigner le code de la civilité.
De 1800 à 1914, c’est l’âge d’or de la politesse bourgeoise. Le «sérieux bourgeois» s’impose. Le bourgeois, pour exister et se sentir supérieur a besoin d’être poli ! La politesse est un de ses moyens de ségrégation. En d’autres termes, on pourrait dire qu’elle établit des frontières1 entre classes sociales.
C’est de ce type de « politesse » que Nietzsche dit qu’elle est L’ART DE MEPRISER LES GENS.
Émile Littré2 rapproche les termes « civilité », « politesse » et « courtoisie » à partir de leur commune caractéristique conventionnelle. Tous trois impliquent que l’on se conforme à un modèle comportemental coercitif qui est modèle social de groupe. En fait, la Politesse serait le masque de la domination. Masque que certains sociologues appelleraient aujourd’hui de la violence symbolique.

Après l’âge d’or, le XXe siècle est une période de rétraction, où les règles sont progressivement moins nombreuses et tendent à se diluer.
Dans le champ des sciences sociales et humaines, la frontière est un marqueur d’identité. Le terme est utilisé pour exprimer une séparation entre des groupes culturels (frontière linguistique, religieuse).
Né à Paris en 1801 et mort en 1881 ; lexicographe, philosophe et homme politique français, surtout connu pour son Dictionnaire de la langue française, communément appelé « le Littré »
Et enfin arrive Mai 68 et « l’interdiction d’interdire » ! La politesse est alors perçue comme une hypocrisie sociale, un carcan, dans lequel il ne faut surtout plus se laisser enfermer.
Si les groupes sociaux qui conservent les règles du savoir-vivre traditionnel ont aujourd’hui considérablement rétréci, ils n’ont pas disparu.
Que nous disent les sociologues et anciens chercheurs au CNRS, Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, pionniers dans l’étude de la bourgeoisie ?
« La grande bourgeoisie est peut-être la seule classe au sens marxiste du terme.
C’est une classe en soi, qui partage des conditions et des lieux de vie, une sociabilité commune. Ce groupe a la particularité de définir lui-même ses frontières grâce à un processus rigoureux de cooptation qui se manifeste dans les cercles, les dîners, les rallyes.
Lorsque nous entrons dans les demeures des grands bourgeois, nous sommes pris d’un sentiment d’infériorité. Ce sont des gens qui vous désarment. Ils sont d’une politesse exquise, tout de suite ils vous font un compliment. Je me sentais soudain petite, mal habillée, avec des mains de travailleuse … Michel, lui, avait le sentiment de mal s’exprime »
La politesse n’est pas seulement critiquée en tant que moyen de ségrégation sociale.
Dès le XVIIIe siècle, elle est attaquée en tant qu’obstacle, censure à la sincérité.

Rousseau lui fait le reproche suivant : “Sans cesse la politesse exige, la bienséance ordonne ; sans cesse on suit des usages, jamais son propre génie. On n’ose plus paraître ce qu’on est. »
Pour Schopenhauer3, politesse rime avec hypocrisie, mensonge, masque. Elle exige un travestissement de la personnalité véritable afin de la rendre agréable aux autres.
Le formalisme de la politesse, l’obsession des convenances nous empêcheraient de voir et de sentir vraiment, ils étoufferaient toute expression vraie et toute pensée, ils éteindraient en nous toute intuition ; en substance, la politesse constituerait une sorte de « frontière » internalisée qui nous empêcherait d’être nous-même.
Alors, vive l’impolitesse ?
Rousseau –encore lui- disait : « ne soyons pas polis puisque nous perdons l’authenticité, la sincérité ».
J’ai trouvé sur un site anarcho-libertaire une diatribe anti-politesse dont j’ai extrait ce qui suit : « La personne qui est considérée comme polie est une personne qui se soumet à un code qui lui est imposé et auquel elle n’adhère pas librement. La politesse…ne participe pas d’un rapport égalitaire mais d’un rapport de domination, pour ne pas dire d’oppression : la politesse est due par le dominé au dominant.
3 Philosophe allemand, 1788 – 1860

….Considérant que la politesse est un « art de vivre » en société, autrement dit dans un cadre de relations inégalitaires et sans véritable fondement libertaire, en dehors de toute fraternité et en pure hypocrisie, alors, je considère et affirme que l’impolitesse est un acte de liberté, un acte de révolte contre la politesse que l’on veut imposer, contraindre, un acte d’indépendance, d’autonomie, d’émancipation, d’affirmation de soi contre une norme aliénante qui scelle le renoncement à soi au profit de la soumission.
… l’impolitesse, …, parce qu’elle met l’individu qui l’assume hors la Loi (qu’elle soit morale ou pénale), est un acte éthique, philosophique, voire politique qui oppose l’Un au troupeau, l’Unique à l’ectoplasme décérébré, amorphe, atone, incolore… »
La politesse devrait donc être abolie ?
Certains disent qu’elle a disparu depuis longtemps. Ainsi, en 1881, Guy de Maupassant écrivait : « Je ne voudrais point qu’on me crût assez fou pour prétendre ressusciter cette morte : la Politesse. Les miracles ne sont plus de notre temps et, pour toujours, je le crains bien, la politesse est enterrée côte à côte avec notre esprit légendaire ».
Aujourd’hui, serions-nous en train de connaître les derniers jours de la politesse ? Le fait est qu’elle semble parfois sur le point d’être engloutie par le flot montant des incivilités.
De nos jours, Il y a une telle valeur attachée à l’affirmation de soi, le plus souvent confondue avec l’expression des instincts primaires, qu’on a tendance à réagir à l’égard des autres comme à des empêcheurs d’user de ses droits !
Tenir la porte à une personne âgée ? J’ai autant droit au passage qu’elle! Offrir le pain aux autres convives avant de se servir soi-même ? Mon ventre d’abord! Laisser sa place assise dans le métro ? Mais je suis fatigué, moi ! On pourrait multiplier les exemples.
Aujourd’hui le puissant cultive une apparence libre de toute convention, au-delà des manières, croit-il, et au pire, copie les jeunes ou les « cailleras » dont les coutumes vestimentaires et langagières sont devenues l’horizon de référence.
La culture adolescente a pris d’une certaine manière une valeur normative. Et dans cette culture, le refus de la politesse est un moyen fantasmatique de se libérer des conventions sociales. Les mots même de politesse, savoir-vivre ou courtoisie ne sont plus prononçable car trop connotés « bourge – réac ».
La politesse doit-elle s’effacer, au prix d’un rapport plus direct et transparent à l’autre ?
A-t-on raison de vouloir un savoir-vivre qui nie le savoir-vivre ? … la politesse et la civilité ne contiendraient-elles pas, en elles-mêmes, les armes qui nous permettent de lutter contre la violence et la barbarie ? La barbarie en nous-même, et la barbarie dans la société.

Il existe une tradition humaniste qui part de la plus lointaine Antiquité et aboutit à Alain en passant par Plutarque, Quintilien, Érasme et Jean-Baptiste de La Salle, pour défendre l’idée que la formation à la politesse est d’abord formation à la discipline de soi. L’apprentissage des règles de civilité serait utile en ce sens qu’il donne à l’enfant, comme à l’adulte d’ailleurs, la maîtrise de soi sans laquelle l’animalité l’emporte irrévocablement.
En nous obligeant à nous « tenir », à contraindre les affects par des gestes réglés, la politesse nous empêche, dans des moments critiques de la vie, de nous laisser aller à l’abandon au corps qui n’est autre que l’abandon de soi. Au-delà du social, la contrainte de politesse est exigence d’éthique personnelle. Finalement, ce qu’elle vise, c’est l’empire de soi sur soi.
La politesse serait un outil de lutte contre la barbarie dans la Société :
« Sans la politesse, on ne se réunirait que pour se battre ; il faut donc ou vivre seul ou être poli » disait Alphonse Karr4 (Une poignée de vérités, 1858)
Michel ONFRAY dit que « Combattre l’incivilité, c’est résister à la barbarie ».
Pour lui, La politesse est le premier degré de la morale, elle est le signe éthique par excellence. Par elle, on dit à l’autre qu’on a vu qu’il existait et qu’on prend en considération sa présence, donc son existence.
Comme l’a dit le philosophe et historien contemporain Marcel Gauchet, «il n’est pas écrit dans les constitutions démocratiques qu’il est nécessaire d’être poli envers ses voisins, mais on voit bien que dans une société où tout le monde est impoli avec ses voisins, quelque chose de l’esprit de la démocratie est atteint ».
André Comte-Sponville5 a dit de la politesse que « ce n’est qu’un semblant de vertu, moralement sans valeur, mais socialement sans prix ».
Pierre Bourdieu différenciait une forme de politesse qui crée du lien, permet la convivialité, et une autre qui distingue et exclut les autres.
Il faudrait donc abolir la politesse-frontière qui exclut ; mais préserver la politesse-lien, art de bien vivre ensemble en société.
Mais comment ?
4 1808 – 1890 ; romancier et journaliste français ; spécialiste des bons mots, tantôt moralistes, tantôt acerbes, parfois misogynes.
Philosophe matérialiste, rationaliste et humaniste, né à Paris en 1952 ; auteur notamment de « L’esprit de l’athéisme »

En distinguant les « règles de surface » et les « règles profondes » qui sont universelles et intemporelles6.
Si on prend l’épure même de la politesse, on se trouve face à très peu de règles : se respecter soi-même, respecter l’autre, privilégier la convivialité sur le besoin personnel.
Être poli ne veut pas dire être gentil. La politesse, bien sûr c’est hypocrite ; mais c’est l’huile indispensable qu’on met dans les rouages des relations sociales, c’est ce qui permet de vivre ensemble dans la tolérance et le respect de l’autre. Tolérance et respect des autres et de soi forment le socle de la politesse. En exigeant tolérance et respect, on revendique la politesse.

6 La politesse n’est pas la même partout mais elle a des fondements universels: Selon Dominique Picard (professeur de psychologie sociale), la politesse représente un système cohérent reposant sur quelques principes fondamentaux comme le respect (de soi et des autres), l’équilibre, l’engagement, l’échange… Ces principes se retrouvent aux fondements de toutes les formes de politesse (celles des grandes cultures, comme celles des micro-cultures). C’est pourquoi cet auteur a divisé les règles de politesse en « règles de surface » (qui changent selon les époques et les cultures) et « règles profondes » qui, elles, sont universelles et intemporelles parce qu’elles sont nécessaires à la vie en communauté.