1ère partie.

Des outils pour comprendre les racines de la France.

 

Nous allons cheminer quelques instant dans l’Histoire et tenter de définir de quoi il est question, tant ce terme est polysémique. L’histoire est d’abord une enquête. C’est le sens du mot en grec : quand Hérodote d’Halicarnasse, appelé le Père de l’Histoire par Cicéron, écrit une historia, il se veut l’histor, celui qui sait, celui qui peut témoigner. Hérodote présente dans le seul livre[1] connu de lui, à ce jour, lequel traite des guerres médiques qui opposèrent la Grèce à la Perse,

 

Ἡροδότου Ἁλικαρνησσέος ἱστορίης ἀπόδεξις ἥδε, ὡς μήτε τὰ γενόμενα ἐξ ἀνθρώπων τῷ χρόνῳ ἐξίτηλα γένηται, μήτε ἔργα μεγάλα τε καὶ θωμαστά, τὰ μὲν Ἕλλησι τὰ δὲ βαρϐάροισι ἀποδεχθέντα, ἀκλεᾶ γένηται, τά τε ἄλλα καὶ δι’ ἣν αἰτίην ἐπολέμησαν ἀλλήλοισι.

 

« Hérodote d’Halicarnasse présente ici les résultats de son Enquête afin que le temps n’abolisse pas le souvenir des actions des hommes et que les grands exploits accomplis soit par les Grecs, soit par les Barbares, ne tombent pas dans l’oubli ; il donne aussi la raison du conflit qui mit ces deux peuples aux prises. »

 

Témoigner pour que le temps n’abolisse pas le passé, voilà ce qu’est d’abord l’Histoire. Mais cette connaissance des faits passés ne résume pas le travail de l’historien. Il lui faut aussi chercher la raison, c’est-à-dire, ce qui a engendré les événements historiques. Le récit que compose l’historien est donc une mise en ordre qui constitue l’Histoire proprement dite.

 

Qu’appelle-t-on Histoire ?

 

L’Histoire, se présente sous une double face : la réalité de l’ensemble des événements passés et la connaissance que nous avons de cette réalité. Il faudrait donc s’abstenir de confondre les deux plans et même on devrait employer deux termes différents. Trois écueils sont à éviter pour toute recherche historique : l’anachronisme, erreur qui place un concept ou un outil inexistant à l’époque concernée ; l’uchronie qui est la réécriture de l’Histoire à partir de la modification d’un événement du passé et, la téléologie ou l’étude de la finalité, à ne pas confondre avec l’étude des causes finales. Exemple : si Louis XVI avait connu d’avance l’issue de son règne, il n’aurait pas etc.

 

Enfin, comme nous vivons en contribuant à faire l’Histoire depuis notre premier jour, il est important de resituer notre place d’acteur de l’Histoire et celle de restitueur. comme Hérodote. J’en appelle à quelques exemples connus : le vécu et les conséquences de mai 1968, ceux du 11 septembre 2001 et, la perception qu’individuellement nous avons de ces deux fait. Comment nous analysons aujourd’hui la guerre civile syrienne et comment les historiens restitueront l’événement dans dix, cinquante, cent ans ? Comment certains parlent de populisme comme la pire des insultes idéologiques alors que, sous l’Empire russe, il existait un mouvement politique qui visait à instaurer un système d’économie socialiste agraire, les narodniki (gens du peuple). Il est vrai que Bonaparte disait que l’idéologie c’était les idées de ses ennemis. Robert Brasillach, fusillé en 1945, disait que l’Histoire était écrite par les vainqueurs !

 

L’homme, sujet historique.

 

Sans la conscience d’être historiques, c’est-à-dire sans ce rapport si particulier avec la mémoire et le récit de leur propre passé, les hommes n’existeraient que comme les choses de la nature et par conséquent n’auraient pas d’histoire. Mais si l’homme est un sujet historique, ce n’est pas un caractère qui s’ajouterait à ses caractères naturels (mammifère plantigrade, etc.), c’est parce qu’il existe pour soi, pour reprendre une expression de Hegel. On peut encore dire qu’il est libre. Sujet historique et sujet libre, c’est au fond la même chose ; voilà la trame qui me guidera pour la suite de cette réflexion sur l’Histoire et nos racines.

 

Histoire et événement.

 

Les hommes n’ont une histoire que parce qu’ils la pensent et la racontent. Mais cette nécessité de la raconter tient à une autre raison. Sans le récit, les événements du passé sont irrémédiablement perdus, car ce qui fait que l’existence humaine est proprement historique, c’est qu’elle est constituée d’événements absolument singuliers, d’événements qui ne se répètent pas. Rien ne se répète à l’identique. Marx disait ironiquement que l’Histoire se répète toujours deux fois, la première comme tragédie et la seconde comme farce[2]. Les hommes sont les sujets de l’Histoire en ce sens qu’ils agissent en fonction de leurs désirs et des calculs qu’ils effectuent en vue d’atteindre leurs propres objectifs. Mais même si l’action ou la réaction des individus étaient susceptibles de prédiction, l’action de chaque individu entre en collision avec les actions des autres hommes et le cours des choses naturelles. La résultante de toutes ces actions indépendantes échappe donc au calcul. Comme le disait Engels, ce qui advient dans l’Histoire, c’est ce que personne n’a voulu.

 

Histoire naturelle et histoire humaine.

 

On peut parler non seulement d’une histoire humaine mais aussi d’une histoire naturelle. Dans ce cas, on n’emploie pas seulement le mot Histoire dans le sens grec d’enquête – comme dans l’Histoire des animaux d’Aristote. Depuis le xviiie siècle, on a largement admis que la nature ne pouvait être conçue simplement sur le mode de l’éternelle répétition du même. Kant, y entama pratiquement sa carrière philosophique laquelle visait deux objectifs :

 

« Découvrir le lien systématique qui réunit, dans toute l’étendue de l’infinité, les éléments de grande dimension de la création et, déduire la formation des corps célestes eux-mêmes et l’origine de leur mouvement, à partir du premier état de la nature au moyen de lois mécaniques[3]. »

 

Buffon est l’un des premiers à affirmer que l’âge de la Terre est de loin supérieur à celui que donnait la Bible et que les fossiles sont des témoins d’espèces aujourd’hui disparues. Charles Lyell[4] pour la géologie, Lamarck et Darwin pour le vivant, les développements contemporains de l’astronomie, permirent de commencer à construire une histoire scientifique de la nature.

 

Cependant, cette naturalisation de l’Histoire humaine se heurte à la réalité anthropologique de l’homme. On peut bien étudier les mœurs des sociétés humaines à la manière dont les spécialistes d’éthologie étudient, à l’instar de Konrad Lorenz et ses oies, il semble bien qu’il y ait une limite infranchissable, même si la vie sociale tend à domestiquer les humains et rendre plus réguliers leurs comportements. Freud souligne le conflit indépassable entre la culture et la poussée individuelle à la liberté.

 

L’Histoire naturelle traite de la dynamique des choses inertes ou de l’évolution des espèces. Mais l’Histoire humaine n’est pas réductible à une histoire de l’espèce : elle est constituée par l’action des individus qui partent de leurs propres buts et ne sauraient être réduits à des pantins qui seraient mus par un Manipulateur tout puissant. Il en est précisément ainsi parce que leur histoire ne leur est pas en quelque sorte extérieure, elle n’est pas un point de vue en surplomb de leur propre action, mais elle est leur histoire, pensée et réfléchie en eux.

 

Certes, cette liberté n’est pas absolue. Les individus sont pris dans des situations qu’ils n’ont pas créées ; ils n’agissent jamais en faisant table rase du passé. Les conditions de leur action, ils les trouvent produites par l’action des générations passées. Mais il s’agit seulement d’un conditionnement et non d’une détermination analogue à la causalité naturelle. Sans doute les conditions matérielles et politiques expliquent-elles partiellement pourquoi un peuple de pasteurs et de nomades installé sur les terres de Canaan invente une nouvelle religion monothéiste. Mais sur la base de ces conditions, de multiples possibilités s’offraient à ces hommes, y compris celle de ne pas inventer une religion monothéiste avec un Dieu aussi abstrait que celui de la Torah.

L’homme, enfin, ne peut exister que dans un monde construit par les hommes, un monde où il peut se retrouver lui-même, un monde d’institutions.

 

C’est encore cette historicité propre à l’homme que Nietzsche souligne. L’animal, en effet, vit de manière non historique. Il ne sait simuler et ne peut donc être que sincère. L’homme, en revanche, s’arque-boute contre la charge toujours plus écrasante du passé. La manière dont Nietzsche pose la question de l’historicité de l’être humain est pratiquement opposée à notre première manière de la définir. Là où l’Histoire est comprise comme la manifestation de la liberté humaine, Nietzsche y voit un fardeau. Parvenue à un certain degré, la rumination historique peut tuer l’individu comme le peuple. L’amnésie est terrible : le sujet ne sait plus qui il est. Mais ne rien oublier serait peut-être encore plus insupportable : l’oubli est aussi vital que la mémoire. Il en va de même pour l’Histoire : privés d’Histoire les hommes cesseraient d’être humains, mais ils doivent aussi savoir tourner la page, laisser les morts enterrer leurs morts et tenter de s’arracher de l’Histoire[5].

 

La préhistoire de l’Histoire.

 

Celui qui veut « penser l’Histoire » ne peut se limiter à l’histoire savante, celle que nous avons héritée des Grecs (Hérodote, Thucydide, Polybe[6]) et des Romains (Tite-Live, Salluste[7], etc.) L’épopée, ces vastes récits des origines dont chaque civilisation se dote, appartiennent à une véritable protohistoire.

 

Une protohistoire ?

 

Giambattista Vico[8], philosophe napolitain et auteur de la Science Nouvelle, publiée en 1725, interprète des mythes et des fables qui deviennent autant de documents historiques, puisque les fables ont été des histoires vraies et sérieuses des coutumes des très anciens peuples de la Grèce.

 

À l’encontre d’Augustin d’Hippone, dit saint Augustin, que Machiavel appelait le parangon des lieux communs, sévère contempteur de fables de la mythologie surtout remarquables par leur obscénité, les principes de la science nouvelle permettent d’éviter cet inconvénient en montrant que de telles fables furent à leur commencement toutes vraies, sévères et dignes des fondateurs des nations et que c’est dans l’écoulement des siècles qu’elles prirent les significations obscènes avec lesquelles elles nous sont parvenues, en partie à cause de l’obscurcissement de leur signification, en partie à cause du changement des mœurs qui, de sévères qu’elles étaient, devinrent dissolues, et parce que les hommes voulaient pour rassurer leur conscience, pécher avec l’autorité des dieux.

 

Vico donne une explication de la vérité des fables anciennes :

« Les premiers hommes du paganisme étaient aussi simples que des enfants, qui sont véridiques par nature, les premières fables ne purent rien inventer de faux ».

 

Sans aller jusque là, il est tout de même raisonnable de considérer les mythes et les fables antiques comme des documents historiques, à l’expresse condition de les interpréter correctement.

 

L’épopée mésopotamienne de Gilgamesh, rédigée au xviii et xviie siècles avant notre ère, l’Iliade et l’Odyssée pour la Grèce, appartiennent à ce genre. Mais les livres sacrés comme la Torah pour les Juifs ou le Mahâbhârata pour les Hindous, rédigé vingt-deux siècles avant notre ère, s’ils comportent une dimension religieuse essentielle sont aussi des récits qui établissent l’Histoire à partir de laquelle un peuple peut se penser.

La Torah raconte l’histoire du peuple d’Israël depuis la création du monde jusqu’aux adieux de Moïse au peuple d’Israël. Les livres des premiers prophètes racontent la suite de cette histoire, de la traversée du Jourdain et la conquête de Canaan à l’ascension et à la chute des royaumes israélites. Seuls les livres des derniers prophètes et les Écrits contiennent des textes à valeur purement morale et religieuse, où la dimension historique disparaît pratiquement.

 

Histoire et écriture de l’Histoire.

 

On fait remonter l’Histoire à l’écriture. Avant l’invention de l’écriture, nous ne disposons pas de documents qui autorisent d’aller au-delà des conjectures que permettent de formuler les vestiges archéologiques de l’habitat, des outils, des objets fabriqués. Au contraire, les tablettes sumériennes ou les écrits des scribes égyptiens nous donnent une vision parfois presque claire de ces civilisations disparues. Mais l’écriture ne nous laisse pas seulement des documents, elle nous laisse l’écriture de l’Histoire, même quand cette histoire est très largement mythique.

 

Histoire et mythe des origines.

 

L’inscription des sociétés humaines dans l’Histoire n’est sans doute pas d’abord ce qu’elle deviendra plus tard, une recherche des enseignements de l’Histoire basée sur une connaissance aussi exacte que possible des faits. Les textes sacrés des grandes civilisations comme les mythes sont des histoires des origines. Chaque peuple, chaque civilisation, trouve dans ces récits l’explication de ce qu’il est, de ses lois, de ses mœurs ou de sa langue. Si l’on considère l’Histoire comme nous la considérons aujourd’hui, c’est-à-dire depuis la fin du xixe siècle, comme une science humaine ou sociale, la recherche des origines n’a guère de sens : l’origine est toujours mythique. Marc Bloch dénonçait l’obsession des origines[9].

 

Il ne s’agit pas seulement de savoir si l’Exode a réellement eu lieu ou si le père de tous les membres de la tribu est un léopard, un ours, une galette saucisse ou un kouign-amann. Même quand l’origine se donne comme réalité historique, elle est une reconstitution en vue de produire un récit des origines. Longtemps dans les écoles de la République, les enfants durent apprendre Nos ancêtres les Gaulois. Mais les ancêtres des Français ne sont pas plus des Gaulois que des Romains, des Germains, des Arabes, etc. Au demeurant, les populations celtiques que les Romains appelaient Gaulois étaient elles-mêmes des populations récemment installées sur le territoire de la Gaule. Ainsi que le montre Claude Nicole[10]. La question des origines fut l’objet d’une longue bataille entre historiens, mais aussi et surtout une bataille politique. La noblesse française se prétendait la descendante des guerriers francs, donc des Germains de Franconie, et, tenait les paysans et plus généralement les roturiers pour les descendants des gallo-romains vaincus. Cette victoire originelle devait légitimer les privilèges de la noblesse comme une race dominante, une domination fondée sur le principe du sang. C’est seulement à la fin du xixe siècle, notamment avec le Second Empire et la volonté de Napoléon III de faire de Vercingétorix un héros national et du site archéologique d’Alise-Sainte-Reine, le lieu présumé de la bataille d’Alésia que les Gaulois sont véritablement érigés en ancêtres de la nation. Que la nation fut gauloise et non issue des peuples germaniques comme les Francs, cela avait évidemment une importance politique capitale au moment où la rivalité franco-allemande était devenue le problème majeur en Europe et ce, indépendamment de la vérité historique objective.

 

On pourrait ainsi multiplier les exemples de ces mythes originels. Toutes les questions de datation renvoient à des mythes concurrents. Quand commence donc l’Histoire de France proprement dite ? Est-ce avec le baptême de Clovis, ce roi des Francs dont le nom est germanique, Chlodwig, c’est-à-dire l’illustre combattant ? Le traité de Verdun où les petits-fils de Charlemagne se partagent l’empire entre la Francie occidentalis, futur royaume de France, la Francie médiane, la Lotharingie et la Francie orientale, noyau du futur Saint-Empire Romain germanique? Est-ce l’avènement de la dynastie capétienne qui impose la règle de la primogéniture et met fin au partage des royaumes à la mort du père selon la vieille tradition franque ? À Bouvines, en 1214, comme le défend Fernand Braudel à l’École des annales et que je partage ?

Mais peut-être pourrait-on encore penser que ce conglomérat de provinces aux coutumes et aux langues différentes, réunies de force sous la coupe des descendants d’Hugues Capet ne devient véritablement une nation que lors de la levée en masse de 1792 et de la très symbolique bataille de Valmy où l’armée des sans-culottes repousse les monarchies coalisées de toute l’Europe au cri de Vive la Nation ! ?

Il y a autant d’origines de points de vue, que de rapports subjectifs à la tradition, tout simplement parce que, du point de vue d’une histoire objective, il n’y a pas d’origine !

 

Il n’est cependant pas toujours facile de distinguer cette histoire mythique d’une histoire fondée uniquement sur la considération de l’exactitude des faits. Tite-Live racontant l’Histoire romaine, est mu par un souci de la vérité qui permet de le compter parmi les fondateurs de la discipline historique telle que nous la définissons aujourd’hui. Cependant, il fait l’Histoire de Rome ab urbe condita, depuis la fondation de la ville, et intègre à cette histoire la fuite d’Énée après la chute de Troie et le mythe de la fondation de Rome par les deux jumeaux Romulus et Remus élevés par une louve.

Eric Hobsbawm[11] montre que des traditions qui semblent anciennes ou se proclament comme telles ont souvent une origine très récentes et sont parfois inventées.

 

Les traditions inventées désignent un ensemble de pratiques de nature rituelle et symbolique qui sont normalement gouvernées par des règles ouvertement ou tacitement acceptées et cherchent à inculquer certaines valeurs et normes de comportement par la répétition, ce qui implique automatiquement une continuité avec le passé. En fait, là où c’est possible, elles tentent d’établir une continuité avec un passé historique approprié.

 

Hobsbawm montre l’importance de ce processus dans les dernières décennies du long xxe siècle. Les transformations sociales et institutionnelles dans les États anciens, les révolutions, le surgissement d’États nouveaux, comme l’Italie unifiée ou l’Allemagne de Bismarck, conduisent à la production de masse des traditions. Les symboles, effigies, drapeaux, hymnes nationaux, les commémorations – la prise de la Bastille– visent à inscrire le peuple dans une Histoire qui légitime les institutions en place et assurent la cohésion sociale.

 

Il y a, pourrait-on dire, un besoin d’Histoire. Le mouvement ouvrier qui se développe à partir de la moitié du xixe siècle invente, lui aussi, ses traditions : le 1er mai, le drapeau rouge, etc. Les nations en formation, par exemple celles qui se libèrent ou cherchent à se libérer de la colonisation ou d’une domination étrangère, se cherchent une Histoire.

Le Malet et Isaac qui a formé des générations de jeunes gens, exaltait la nation française et sa grandeur et pourtant ce n’étaient pas des livres de propagande : la vérité historique y trouvait son compte et les défaites ou les fautes des chefs n’étaient pas masquées.

 

Deuxième partie.

 

Les mythes et les racines de la France.

L’Histoire comme genre littéraire.

 

Ainsi l’Histoire, sous toutes ses formes, est d’abord récit. Un récit plus ou moins véridique, un récit formalisé selon les canons de l’ouvrage d’histoire, mais aussi le récit du guide pour des touristes visitant un monument, un récit que chacun peut se raconter quand il se promène dans des lieux familiers, un récit familial quand les parents ou les grands-parents racontent leur propre Histoire et leur participation éventuelle aux événements qui ont marqué l’histoire du pays comme la Seconde guerre mondiale ou la guerre d’Algérie. Du viiie siècle avant notre ère jusqu’au xixe siècle, l’Iliade a bercé les esprits. Même Fénelon, fit l’éducation du jeune duc de Bourgogne avec son Voyage de Télémaque, lequel portait une virulente critique de la politique de Louis XIV. Et puis, le mythe, en 1870, s’est transformé en réalité grâce à la découverte de Troie sur le site  d’Hissarlik par Schliemann[12]. Selon Georges Dumézil[13], aucun élément concernant la guerre de Troie n’est démontrable : elle ne serait qu’un mythe héroïsé, une agrégation d’archétypes récurrents plaqués dans un contexte géographique réel et, peut-être, sur le souvenir des nombreux conflits d’époques différentes que l’archéologie révèle sur le site.

 

Temps humain et narration.

 

L’objet propre de la démarche est le temps humain. Certes, on peut définir une scientificité de l’Histoire, mais elle est fondamentalement différente de celle qui concerne des objets existants, qu’il s’agisse des sciences du monde physique ou des sciences humaines. Cette spécificité explique qu’entre le récit historique et le récit de fiction, les différences formelles apparaissent finalement très minces. L’historien Tite-Live et le poète Corneille racontent la même histoire des Horaces et des Curiaces. Tout se passe un peu comme si Tite-Live avait écrit un scénario dont Corneille aurait écrit les dialogues !

 

Entre la pure fiction et l’Histoire, il n’existe pas de distinction toujours bien nette. La fiction sert à mettre en scène une certaine représentation de l’Histoire comme dans Quatrevingt-treize de Victor Hugo ou, l’immense valeur historique que présentent le récit de Primo Levi, Si c’est un homme, quant à la connaissance de la réalité des camps de concentration.

La biographie, elle aussi, est tout à la fois un genre littéraire et une œuvre d’Histoire. L’autobiographie pose aussi de redoutables problèmes à l’historien. On peut la considérer comme un simple témoignage. Les Mémoires d’Outre-tombe constitueraient ainsi un témoignage parmi d’autres de la période révolutionnaire et post-révolutionnaire en France,. Mais quand l’écrivain est un véritable artiste, il ne se contente pas de raconter. Chateaubriand ne tient pas une chronique : il met son époque en perspective. Il porte une appréciation subjective, mais cette appréciation subjective a elle-même une grande valeur pour l’historien. La biographie de Chateaubriand s’imbrique étroitement à l’Histoire. Lorsqu’il évoque cette classe jalouse appelée bourgeoisie, il en dit long sur les rapports qui existent entre les deux fractions de la classe dominante après la révolution.

 

Le mythe des racines chrétiennes de la France.

 

Ceci peut paraître ici comme une longue digression sur l’Histoire. Il n’en est rien ! c’est l’approche la plus rationnelle pour réfuter cette prétention que le christianisme a comme ultime arme de survie contre les Lumières. Les mythes fondateurs de la France sont multiséculaires et, volens nolens, le christianisme n’est qu’un de ces avatars. Déjà, celui-ci repose non pas sur ce qui est communément admis, un mythe essentiellement araméo-judéen mais, plus largement sur un mythe et une organisation gréco-latine, organisation prise au sens militaire du mot, avec une hiérarchie calquée sur celle de Rome, pape, archevêques, évêques, prêtres.

 

Ce qui reste du christianisme s’effondre depuis qu’une révolution à fait l’Homme sujet maître de son destin et non sujet serviteur de Dieu et du roi. Notre identité la plus authentique n’est plus religieuse. Elle l’a montrée, au siècle dernier, par trois sursauts révélateurs, le romantisme, le symbolisme, le surréalisme. On retrouve aussitôt la liaison instinctive de notre pensée et de notre imagination avec des mythes qui firent vivre le Moyen Âge.

 

Mythes de l’Occident pré-chrétien, en contact avec la vieille âme de terreur et d’espoir née sur la rive d’Asie, que le christianisme a repris et sauvé. Une âme religieuse commune à l’Europe et à l’Orient, qui vibraient dans les salles d’initiation de la Grèce, qui a laissé au nom de la ville orphique de Pompéi des représentations si justement suspectes à la police romaine des cultes, aux Ponce Pilate de service dans le coin. Telle est la part latine : sur les terres où l’humain essaie d’interpréter par des légendes, des drames, des croyances, le mystère et la grandeur de sa condition, en Grèce, en Gaule, en Bretagne, en Syrie, en Judée, le christianisme a fourni la police de la pensée.

 

Face à un symbole décoloré, oui, il y eut en Occident une mythologie véritable. Nos sources d’imagination, je les vois ici, jaillir pendant le Moyen Âge. La recherche des paradis, la quête des miracles, les mots-clés qui fracassent l’enceinte des terres interdites, la liaison de l’existence avec le monde surréel, tout est déjà ici, dans les milliers de pages de la Table ronde.

 

Pourquoi ensuite furet-elles délaissées ? Elles ont nourri l’esprit de la France jusqu’à l’aube du xviiie siècle. La dernière édition du roman de Lancelot du Lac a été publiée en 1599. Bientôt Boileau verra dans La nature avant tout, la négation de la sur-nature. Pourtant notre mythologie naturelle est là, et non dans la Bible ou les Évangiles, bien entendu. L’Ecclesia grecque était le siège délibératif des citoyens, des hommes libres. Nous pratiquons la démocratie et nos traditions reposent sur la philosophie, l’amour de la sagesse. L’univers infini n’était pas inconnu de Lucrèce qui, un siècle avant notre ère, nous dit[14] que les hommes sont dotés du libre arbitre et qu’il n’y a pas de vie après la mort, que les religions sont des illusions destinées à asservir les humains. Enfin, la gnose ne nous est pas inconnue sur nos colonnes.

 

D’où vient-elle donc, cette mythologie naturelle de l’Occident ? Le Moyen Âge l’a reçue de la Grèce orphique, et ne l’a pas trouvée inconciliable avec la symbolique chrétienne. La plus haute tentative de dépassement métaphysique des hommes nés, avant le christianisme, au carrefour d’Europe et d’Asie, se conjugue dans l’histoire du Graal avec la nouvelle liberté.

 

Les mythes pré-chrétiens, le symbolisme chrétien, nous y voilà ! Récit mythique ou rituel d’initiation, ce qui s’exprime, ce n’est rien moins que la destinée humaine confrontée à la mort. Elle refuse de s’y tenir, son angoisse essentielle, son rêve éveillé, un vertige de dépassement qui n’est justifié par rien sinon par son propre élan, les espérances contradictoires enfin, de ce qu’il faut bien nommer Salut. Je prends le mot dans son acception la plus large, celle d’une catégorie permanente des consciences aux confins de l’Orient et de l’Occident. Les confréries de Mithra proposaient à leurs affiliés, selon leur élévation propre, une sorcellerie ou une métaphysique. À Lyon, ma ville natale, autrefois Lugdunum, capitale de la Gaule, les garnisons romaines importèrent des conquêtes en Asie mineure le culte de Cybèle. Le culte sibyllin y persista durant de nombreux siècle : la fête des merveilles qui se déroulait au Moyen-âge était une réminiscence des rites anciens. En effet, le clou de cette célébration qui réunissait les fidèles venus en processions sur le pont du Change, était la mise à mort d’un taureau préalablement plongé dans les eaux du fleuve. Cette fête païenne, insupportant le clergé, fut interdite en 1347. Pourtant malgré toute ses tentatives, l’Église ne parvint pas à éliminer toute trace de ce culte ancien qui a survécu à travers l’architecture, montrant ainsi que les Lyonnais n’ont jamais oublié les rites et les croyances de leurs ancêtres. À Lyon toujours, il faut regarder d’un autre œil la cathédrale saint Jean et les alentours, construite sur l’emplacement géographique du culte de Cybèle qui se situait sur les bords de Saône jusqu’au lieu dit la Sarra, à Fourvière.

 

Je crois profondément en la capillarité de l’histoire. Les rus font les ruisseaux ; viennent les rivières qui mènent aux fleuves qui vont aux océans. Il en va de même pour nos racines historiques et, pour les religions. Prétendre que la religion chrétienne constitue les racines de la France est une escroquerie intellectuelle. Les prétendants de cette coquecigrue devraient raison garder avant de parler car, ils n’ont pas alors conscience d’ouvrir la boite de Pandore. Les racines de la pensée chrétienne, cette religion, celle de l’Ichtus, de la théologie à sa propre histoire, sont essentiellement  d’essence grecque et, plus largement anatolienne. Paul, la cheville ouvrière idéologique du christianisme est né à Tarse, en Anatolie, au sud de la Turquie actuelle. L’apôtre ne peut pas ne pas avoir été influencé par le mithraïsme. Les cultes sacrificiels, qu’ils soient réels ou symboliques n’en restent pas moins empreints de similitude : bain du taureau avant le sacrifice, chez Mithra, bain du nouveau-né avant le baptême ; partage du repas et Cène etc.

 

Les images pré-chrétiennes disparaissent. Des siècles après, au sortir d’un long tunnel de silence, vers la fin du xiie siècle, une floraison de mythe surgit dans l’Occident chrétien latinisé. Ils parlent du Graal, la coupe de vie. Il est faux de prétendre que le motif du Graal est lié au motif de la quête. Ces deux thèmes sont indépendants. Mais le Graal est associé à la terre malade. Des mystères anciens à la matière de Bretagne, une chaîne est là, nous la reconstituons. Les rumeurs d’Avalon, de Cardoël et de Camaalot sortent des forêts françaises et anglaises ; on les a déjà entendues de la bouche des souverains de Phrygie, à l’ouest de l’Anatolie. En retrouvant le vieux thème de la rédemption symbolique, la France épouse les permanentes images du Salut. L’imagination chrétienne prend naturellement et sans effort la suite de l’imagination païenne. Elles sont pour une part identiques. Il n’est pas question en effet de doctrine et de mythe. Les auteurs du xiiie siècle en infléchissant l’histoire du Graal vers une interprétation chrétienne, ont seulement fait triompher la correspondance du christianisme avec des archétypes de l’inconscient mystique.

 

Julien Gracq écrit encore dans la préface de son roi Pêcheur :

« (…) Les deux grands mythes du Moyen Âge, celui de Tristan et celui du Graal, ne sont pas chrétiens (…). À toute tentative de baptême à retardement et de fraudes pieuses, le cycle de la Table ronde se montre, s’il est possible, plus rebelle encore (…) »

 

Qui inspira Chrétien de Troyes ? Celui-ci a évoqué un livre que lui prêta le comte Philippe de Flandre. Certains ont suggéré qu’il pourrait s’agir d’un manuel décrivant les grandes entrées dans la messe de l’Église grecque. Ce rite présente quelques analogies, en effet, avec la procession du Graal. Le livre a peut être existé : un jour peut-être le découvrira-t-on. Cela ne suffit pas à expliquer pourquoi Chrétien, le moins mystique des poètes, y aurait pris cet intérêt exceptionnel, tout à fait hors de proportion avec la valeur romanesque anecdotique d’un cérémonial étranger. Comment ce romancier psychologue, jamais à court de motifs d’aventures aurait il été choisir une bizarre liturgie de l’Église grecque pour en faire le centre et la clé d’un roman français ? À moins qu’il n’y retrouvait, précisément, des symboles archétypiques valables aussi bien pour une âme asiatique et d’il y a 2 000 ans, pour une imagination byzantine, pour une conscience chrétienne médiévale, pour des hommes de tous les temps.

 

Le mythe.

 

Le mythe traduit le pouvoir de libération de l’esprit, il ne saurait en aucune façon être assimilé à une fabrication littéraire, semblable aux techniques modernes des romanciers du réel. Il est difficile de croire que l’auteur de Perceval, si peu sensible qu’il soit à la valeur sacrée des symboles, ait pu reprendre par hasard, à la faveur d’une lecture, tant d’étranges secrets au fond de l’inconscient collectif, sans soupçonner quelque chose des correspondances qu’ils éveillaient. Dès lors, le problème dépasse celui des sources écrites. La méthode d’investigation la plus riche et celle de la psychologie collective.

Prenons un exemple. Le Graal était tantôt un plat creux, tantôt une pierre. Pour la plupart des auteurs français, c’est une coupe. Du point de vue de l’analyse archétypale, la question perd beaucoup de son importance. Dans son livre sur la légende du Graal, fondée sur les recherches de Jung, Emma Jung a montré que les deux symboles sont connexes. Au Graal-vaisseau, calice qui aurait recueilli le sang du Christ, correspondent les signes mythologiques de la Corne d’abondance, du Chaudron magique des Celtes ou de la Coupe des gnostiques. Quant à la pierre tombée des cieux, on la retrouve dans le vocabulaire alchimique. Elle est le symbole de la réconciliation des contraires. La période médiévale est tourmentée par le problème du Mal. Le Graal est un signe d’espoir, le signe de la promotion nouvelle, de l’irruption du divin au cœur de l’humain.

 

Le thème du Graal est tout ensemble oriental, celtique et chrétien. Le bassin sacré qui rend la vie aux morts, le roi pécheur, la lance, la terre malade, le royaume de l’autre côté du monde, ces images sont équivoques et obscures comme la destinée de l’homme.  Mais le mythe demeure, aux yeux des hommes, l’incarnation d’une sagesse supérieure et sacrée, vieille comme l’espèce. Que les rêves individuels atteignent aux dimensions mythologiques, on voit alors l’image phallique de la lance, symbole élémentaires de la vie, apparaître à la fois dans les traditions irlandaises de la bleeding lance, par les cérémonies du rite gréco-byzantin, dans la magie médiévale, dans les survivances folkloriques actuelles de la Cornouailles ou des îles Shetland. Il est admirable que l’imagination chrétienne du xiiie siècle ait reconnu dans la lance païenne qui saignait depuis toujours, l’instrument de la nouvelle rédemption, l’arme de Longin perçant le flanc du Christ.

 

De même pour l’image du roi pécheur, la naïveté de Chrétien de Troyes ne peut nous égarer longtemps. Le roi de Chrétien est pécheur parce qu’une blessure l’empêche de chasser ; il prend sa revanche en jetant l’hameçon dans les rivières. On sait assez qu’à travers l’histoire des religions le poisson apparaît constamment comme un symbole de vie. Dans les cultes syriens comme dans la première imagerie chrétienne, il est l’archétype de la vie divine. IXΘYΣ Ἰησοῦς Χριστὸς Θεοῦ Υἱὸς Σωτήρ ICHTUS, Jésus-Christ,Fils de Dieu sauveur. Les chrétiens dès l’origine se reconnaissaient comme tels. En Phrygie, le poisson et la coupe étaient liés l’un à l’autre. Les cérémonies occultistes londoniennes, vers le début du xxe siècle, faisaient encore figurer dans leur matériel la lance, les pleureuses, le vase de vie, le mort fictif.

L’extraordinaire variété des versions, tant de symboles différemment accordés les uns aux autres, le jaillissement touffu et contradictoire des épisodes, montrent enfin qu’il ne s’agit pas, dans le cycle arthurien, d’une prolifération romanesque de type courant. Bien entendu, les poètes qui ont contribué à l’épanouissement du Graal, ne savent pas toujours l’exacte signification des symboles qu’ils développent. Comment remonteraient-ils jusqu’au mystère, jusqu’à la Gnose ? Chrétien de Troyes passe souvent à côté. La version anglaise intitulée Sire Gauvain et le chevalier vert est pleine encore d’imagination folklorique. Gauvain y porte comme badge le pentacle du tarot !

 

Notre mythologie naturelle, le christianisme reprend à son profit, dans le fond des images collectives, la coupe, la lance, le plat et d’épée. Il baptise de la coupe Graal, met une goutte de sang de son Dieu à la pointe de la lance ancienne. La procession des mystère est sanctifiée. Le lieu de l’initiation est devenu le château du roi pêcheur. Il y a pourtant quelque chose de nouveau ici. En devenant chrétien, le mythe s’est enrichi. Plus jamais, après qu’ils seront passés dans le cycle arthurien, les symboles de la libération humaine ne seront tout à fait les mêmes.

 

L’église d’Occident a toujours aperçu en effet le danger qu’il y aurait pour elle à n’apparaître que l’héritière des âges magiques. La Gnose hérétique avait déjà prétendu retrouver dans la métaphysique chrétienne l’équivalence des mystères païens. Certains auteurs ont fait constater d’étranges ressemblances entre le rituel du Graal et telles pratiques gnostiques dénoncées par Hippolyte de Rome[15] au iie siècle une espèce de catalogues d’hérésies. Aux xiie et xiiie siècles, devant la résurgence des mystères du Graal, l’Église retrouve le même débat qui l’opposa jadis à la Gnose. Mais la christianisation du Graal, au contraire de ce que certains pensent, est nullement télécommandée par l’histoire même de l’esprit. La religion exprime un moment de la psyché. Déjà Chrétien de Troyes a placé une hostie dans le Graal. Le Vieil Ermite en fait la révélation à Perceval. On aura compris qu’à moins d’être décrit avec les mots du culte chrétien, l’énigmatique cortège n’aurait pas eu la chance de toucher l’imagination de son siècle.

 

Plus de cinq mille ans d’Histoire, des milliers d’années de civilisations celte, grecque et romaine, marquées par le paganisme, et l’on retiendrait comme racines de notre civilisation tout au plus quinze siècles d’Occident christianisé ?! Le christianisme est une secte venue d’Orient. Les premiers chrétiens sont par ailleurs des juifs qui voient en Jésus-Christ le Messie, le fils de Dieu ressuscité. La Bible n’a jamais été un texte fondateur de la civilisation occidentale. Son modèle spirituel est aux antipodes des éléments constitutifs de notre culture. Vous voulez lire nos textes fondateurs ? Plongez-vous dans L’Iliade, l’Odyssée, vivez l’Énéïde ! Elles sont ici, nos racines !

 

Comment en est-on arrivé à faire à ce point passer des vessies pour des lanternes ?!

 

Rome, la ville éternelle, sera, à l’apogée de sa puissance, à la tête d’un Empire composé de quarante Provinces réparties sur trois continents de six millions de km². Les premiers chrétiens seront minoritaires,(10 % au ive siècle) dans un Empire polythéiste très largement ouvert à des formes de syncrétisme, comme je l’ai évoqué plus haut quant au culte de Cybèle. En soi, les Romains n’auraient pas eu de problème à admettre que pour une partie de la population de l’Empire, une divinité de premier plan s’appelât Jésus (voire à l’intégrer à leur Panthéon), pas plus qu’ils n’en ont eu avec les juifs et leur dieu unique (jusqu’à ce qu’ils entrent dans une résistance véhémente). Le problème que les chrétiens poseront à l’Empire romain est purement politique : ceux-ci refusent de se soumettre au culte impérial, revendiquant leur monothéisme. Le culte impérial est le ciment politique de l’Empire romain, l’empereur n’y est pas salué comme une divinité, même s’il a un caractère sacré (il est Auguste). Il a quelque chose de paternaliste et de profondément politique. Les chrétiens refusent de s’y soumettre et remettent ainsi en cause l’unité de l’Empire. Ils posent des problèmes d’ordre public et seront martyrisés. Sur ces épiphénomènes, on parviendra à créer la mystique des martyrisations de masse qui perdurera jusqu’au xxe siècle. Dans le même temps, on parvient à soutenir que la christianisation est massive et surtout rapide. Cherchez l’erreur ! Bien évidemment, le christianisme connaîtra un succès relatif. Une nouvelle religion prônant l’égalité de tous devant Dieu dans un monde absolument inégalitaire, cela ne peut qu’avoir de l’écho. Par le biais des marchands et des ports, le christianisme se délocalise, mais demeure ultra-minoritaire et se répand très lentement. De surcroît, plus on avance vers l’Ouest de l’Empire, plus il a du mal à trouver de l’écho.

Il faut attendre le ive siècle pour que le christianisme connaisse un essor. L’empereur Constantin Ier le Grand, à qui l’on doit la fondation de Byzance, proclama à Milan un Édit de tolérance qui permettra au christianisme d’être reconnu et pratiqué légalement. Il existe donc désormais à égalité officielle des autres cultes. Les chrétiens ne seront plus martyrisés. Ils restent cependant minoritaires et c’est toujours en Orient et dans les Provinces d’Afrique que le christianisme trouve le plus d’écho. Quant à Constantin, il ne se convertira que sur son lit de mort en 337 !

Le christianisme ne parvient pas à s’imposer largement ni encore moins à supplanter les autres cultes. Mais à la fin du ive siècle, les actions de Théodose vont bouleverser cette réalité, grâce au fil de l’épée. De 380 à 392, notamment avec l’Édit de Thessalonique, l’empereur romain, chrétien fanatique, fait non seulement du christianisme la religion officielle de tout l’empire, mais il interdit tous les cultes liés de près ou de loin au paganisme ! Ainsi, les jeux olympiques sont prohibés, les temples païens sont détruits, les pratiquants de ces cultes, persécutés et ceux-ci étant majoritaires, les persécutions sont massives (les chrétiens jugés hérétiques, comme les aryens par exemple, sont aussi massacrés). Pourtant, les courants de pensées religieux polythéistes ou les courants philosophiques, stoïciens, épicuriens, etc., résistent. Mais le christianisme continue les conversions à coups de bâtons, quand il ne se contente pas simplement de trancher dans le vif.

Parmi les provinces occidentales, la plus réfractaire à cette religion orientale est la Gaule ! alors un territoire, faut-il le rappeler, bien plus vaste que la France actuelle, puisqu’il s’étend à l’Italie du Nord, la Suisse, la Belgique. Les résistances à la christianisation persisteront dans le Var et en Bretagne jusque dans le Haut Moyen-Âge. En Égypte, à Alexandrie, les chrétiens, massacrent la philosophe et mathématicienne Hypathie ; ils brûlent les livres et détruisent tout ce qu’ils peuvent du savoir antique.

 

Enfin, un tournant majeur nous intéresse ici au premier chef. Nous sommes au ve siècle. Clovis, le roi païen des Francs saliens, ambitionne de conquérir toute la Gaule, largement romanisée et donc sous influence de l’Église de Rome. Clovis avait épousé une princesse chrétienne, Clotilde, mais ne s’était pas lui-même converti. Grégoire de Tours, habile en palimpseste historique, justifie la conversion de Clovis par le cours que prit la Bataille de Tolbiac, qui opposa les Francs aux Alamans. Clovis se serait jeté à terre et aurait ouvert son cœur au dieu des chrétiens, s’adressant à Jésus en personne :

– Accorde-moi la victoire et je me ferai baptiser en ton nom !

Magnifique réécriture de l’Histoire, un peu comme le Coran le fera quelques trois siècles plus tard, lorsqu’il affirmera que Ramsès II finit par reconnaître Allah ! Le 25 décembre 496 (506?), Clovis se convertit au christianisme, sous l’autorité de l’évêque de Reims, Rémi. Les sacres des rois de France y deviendront systématiques. La tradition reconnaîtra le roi de France comme roi très chrétien et la France comme fille aînée de l’Église. C’est d’ailleurs pour cela que les Républicains créeront Nos ancêtres les Gaulois, pour rappeler que les racines de la France ne sont ni catholiques ni monarchistes, que la royauté française n’est pas la substantifique moelle de la Nation française.

Revenons au Moyen-Âge.

On continuera à fabriquer des racines chrétiennes à la France et une mystique irrationnelle et décérébrée. On préfère ne pas trop mettre en exergue l’opposition de l’aristocratie franque à cette conversion opportuniste de Clovis qui obtenait une légitimité aux yeux des chrétiens (ce dont seront privés les autres barbares, rivaux), d’autant qu’il devenait protecteur de l’Église. Bref, de la politique ! Il faudra encore des siècles de christianisation forcée, de persécution des adeptes des anciens rites à coups d’ordalies, de bûchers et de procès d’inquisition pour asseoir le christianisme comme seul et unique modèle spirituel admis, parfaitement imprégné par l’ensemble du corps social.

Il ne s’agit de nier l’Histoire chrétienne de la France, ce serait absurde ! Mais admettre l’Histoire chrétienne de la France ce n’est pas admettre qu’elle a des racines chrétiennes car aucune société, aucune culture n’est fondée sur une doctrine unique.

Cette affirmation est une construction mythologique faite non pas pour nous amener à réfléchir sur le sens de l’existence, comme ce peut être le cas des mythes classiques gréco-romains ou celtes, mais d’instrumentaliser aujourd’hui politiquement une identité falsifiée contre une autre, dont elle est rivale ! Affirmer que les racines de la France sont chrétiennes est aussi téméraire que de soutenir que les racines de l’Arabie et du Golfe persique sont musulmanes. Une religion n’est qu’une composante d’une civilisation, et non la matrice comme l’écrit le professeur Paul Veyne, du collège de France[16], sinon, tous les pays de culture chrétienne se ressembleraient et, les sociétés resteraient figées.

Judaïsme, christianisme, islam, trois sectes originaires peu ou prou de la même région du globe. Trois interprétations foncièrement rivales, d’une même spiritualité et d’un même livre. Trois insultes à l’intelligence et à la raison.

L’homme être historique.

 

Pour Hegel, l’Histoire est philosophique parce qu’on ne peut pas comprendre les événements du passé sans en chercher la raison immanente. Ainsi la distinction entre la réalité et sa connaissance, distinction toujours problématique d’ailleurs, puisque nous ne pouvons parler d’une réalité qu’en ayant au moins un début de connaissance, convient encore plus mal pour l’Histoire.

 

On peut en effet admettre que la nature existe indépendamment de sa connaissance : le pré-requis de la physique induit la nature physique existe en dehors de nous, indépendamment de la connaissance que nous en avons. Il y aurait beaucoup à dire concernant les problèmes gnoséologiques que cela soulève, mais pour l’heure nous laisserons de côté cet aspect de la théorie de la connaissance.

 

On peut aborder la lecture de la Bible uniquement à partir de sa valeur spirituelle en considérant les histoires qu’elle raconte comme des paraboles dont l’interprète doit dégager la signification. Spinoza considère qu’il s’agit de récits qui visent à instruire le vulgaire en frappant l’imagination. Mais on peut aussi les considérer comme l’invention d’une histoire qui donne à un peuple un passé commun glorieux, qui lui donne son unité et sa réalité spirituelle. Peu importe alors la vérité factuelle. Les historiens et les archéologues n’ont pas trouvé trace du voyage d’Abraham conduisant sa famille d’Ur vers les terres de Canaan. Pas plus de traces sérieuses pour attester le caractère historique de la sortie d’Égypte sous la direction de Moïse. Ce n’est pas pour autant un ensemble de fables (au sens de récits mensongers). On pourrait parler de légende : la légende désigne ce qui est à lire ou dire. Le mot légende est d’abord employé pour désigner le récit de la vie des saints, ce qui est à lire. La légende d’une carte ou d’un dessin indique ce qui doit être lu sur cette carte ou ce dessin pour qu’il ait du sens.

 

Conclusion.

 

L’Histoire apparaît inséparable de la constitution de toute la mémoire collective qui fait  le ciment des sociétés humaines. Cette mémoire collective inscrit l’homme dans le temps, s’exprime par des récits. Si l’homme est un être historique, ce n’est pas seulement parce qu’il vit dans l’ombre du passé, c’est aussi qu’il est tourné vers l’avenir. L’Histoire est indissociablement liée à l’action au présent et à une action qui n’est telle que parce qu’elle est orientée vers le futur.

 

[1]Histoires, Livre I.

[2]Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte (Der achtzehnte Brumaire des Louis Napoleon en allemand), est un ouvrage écrit par Karl Marx en 1852 sur le coup d’État du 2 décembre 1851, par lequel le futur Napoléon III a pris le pouvoir en France et instauré le Second Empire.

[3]In Histoire générale de la nature et théorie du ciel, in Œuvres I.

[4]Géologue anglais. 1797 – 1875.

[5]Seconde Considération inactuelle in L’institution imaginaire de la société.

[6]Polybe. vers -200  – vers -118, général, homme d’État, historien et théoricien politique, est sans doute le plus grand historien grec de son temps.

[7]Salluste. 86 – 35 ou 34, est un homme politique et historien romain.

[8]Giambattista Vico  1668 – 1744, est un philosophe de la politique, un rhétoricien, un historien et un juriste italien.

[9]L’apologie pour l’histoire ou métier d’historien.

[10]La fabrique d’une nation. La France entre Rome et les Germains.

[11]  In L’invention de la tradition. Eric Hobsbawm. 1917 -2012. Historien britannique.

[12]Heinrich Schliemann est un homme d’affaires allemand et un pionnier dans le domaine de l’archéologie, né à Neubukow en Allemagne (Mecklembourg) le 6 janvier 1822 et mort à Naples le 26 décembre 1890

[13]Georges Dumézil est un linguiste, historien et anthropologue français, 1898 – 1986.

[14]In De la nature des choses.

[15]In  Philosophumena.

[16]In Quand le monde est devenu chrétien.