Naissance de la Franc-Maçonnerie contemporaine

 Jacques BRENGUES, Docteur ès-Lettres, Professeur des Universités, Lauréat de l’Académie française, Prix littéraire de la ville de Dinan.

La Franc-Maçonnerie spéculative.

La Franc-Maçonnerie moderne est née d’un fait « originel » qui, généralisé, deviendra un phénomène original, celui de l’acceptation.

Il y eut un moment de l’histoire de la Franc-Maçonnerie des bâtisseurs – dite Franc-Maçonnerie opérative – où il fut décidé d’accepter dans la corporation des gens étrangers au métier. La première trace d’une acceptation véritable date de 1600, à Edimbourg, avec un certain John Boswell. En outre, les statuts des tailleurs de pierre, révisés à Ratisbonne en 1628, institutionnalisent le phénomène en leurs articles 45 et 46. Mais il est évident qu’il y eut des acceptations antérieures pour des motifs divers, notamment fonctionnels, humains, financiers ou politiques.

Les opératifs avaient besoin de gens de plume pour des travaux d’écriture du type de procès-verbaux ou de contrats d’embauche. Un notaire accepté pouvait faire l’affaire, par exemple, à la Loge d’Atcheson-Haven au XVIIème siècle. Des offices religieux à caractère strictement corporatif devaient être confiés à des clercs acceptés qui pouvaient d’ailleurs cumuler cette fonction avec celle de secrétaire. C’est l’un d’eux qui rédigea, vers 1390, le manuscrit anglais dit Regius.

InitQuand un chantier s’ouvrait dans une ville, autrefois, c’était souvent pour plusieurs décennies et, avec lui, une « logia » ou loge, lieu d’assemblée des travailleurs sur le chantier, lieu fermé interdit aux étrangers au métier, lieu dont l’étrange activité ne dut pas manquer d’exciter la curiosité des villageois voisins, bourgeois sur qui pesait le grand ennui des tristes petites villes du Moyen Age, si l’on s’en tient aux statuts de croquis d’Architecte extrait de l’album de Villard de Honnecourt (XIIème siècle).
A Ratisbonne, leur acceptation était soumise à quelques conditions : elle était monnayée sous la forme d’un droit d’entrée et d’une redevance annuelle, ce qui lui conférait un caractère définitif ; le quidam accepté ne pouvait accéder à la connaissance du métier, sauf s’il se trouvait quelque maître ou compagnon pour l’en instruire bénévolement, ce qui le soumettait ipso facto au secret du métier et, peut-être, à l’instar des maçons anglais, à une forme de « probation » (cf. Regius). Jean Gueninguer, éditeur à Strasbourg en 1525, fut peut-être un de ces acceptés qui, en échange, pouvaient introduire, dans leurs marques personnelles ou leurs armoiries, les outils représentatifs du métier comme l’équerre et le compas.Il arrivait que des Loges opératives souffraient de difficultés financières, parfois aggravées par l’événement : interruption ou fermeture de chantier pour cause de guerres ou de troubles politiques, ce qui explique la recommandation qui sera faite aux Francs-Maçons d’être des sujets paisibles éloignés de toute allégeance partisane.

L’argent et la poursuite du chantier coûte que coûte sont les deux préoccupations majeures, quasi obsessionnelles, des maçons opératifs. L’acceptation de riches personnages pouvait être un moyen de renflouer des chantiers en perdition. Les cas furent nombreux en Angleterre au début du XVème siècle. Ces acceptations, peut-être différentes des précédentes, sont assimilables à une sorte d’honorariat conféré, moyennant finance, à des bienfaiteurs fascinés par le prestige dont jouissait généralement la corporation.

Enfin, la Franc-Maçonnerie opérative eut besoin, très tôt, de protection, surtout en Angleterre où, au milieu de la « guerre civile des idées » qui y régna longtemps, elle se trouvait dangereusement exposée compte tenu de son particularisme religieux. Et les opératifs surent viser haut : c’est ainsi que Henri VI aurait été fait Franc-Maçon accepté en 1442. Mais il semble que c’est surtout comme « couverture », terme très maçonnique, que la Loge opérative joua probablement un rôle de protection pour des individus isolés appartenant à des idéologies ou des spiritualités en danger, persécutées ou inquiètes : l’astrologie, l’alchimie, l’hypothétique Rose-Croix (avec Elias Ashmole à Warrington en Lancashire, en 1646), la Kabbale (peut-être avec le pasteur écossais Kirk, en 1691).

Par le phénomène de l’acceptation, la Franc-Maçonnerie opérative évolua sous des influences diverses, plus ou moins importantes selon les lieux, mais essentiellement en Angleterre. Elle y gagna en civilité grâce à l’apport de mentalités profanes – c’est-à-dire étrangères au métier – séculières, policées, engagées dans la vie de la cité où était implanté le chantier, en bref, une sorte « d’embourgeoisement » avec quelque incidence politique diversement appréciée et appréciable. Elle en reçut aussi une teinture intellectuelle dite « spéculative » : le mot est utilisé dans un autre manuscrit anglais (le Cooke), de 1425 environ, pour mythifier un maçon de légende, Edwin, fils du roi Athelstan. Enfin, outre une constante religieuse allant de soi à ces époques, la Franc-Maçonnerie opérative intégra une composante mystique diversifiée dont elle conserva un symbolisme ésotérique plus ou moins affirmé.

L’acceptation de ces éléments étrangers au métier eut plusieurs effets : une contamination intellectualiste ou spiritualiste, une bipartition des Loges en opératifs et spéculatifs pouvant aller jusqu’à un déséquilibre des effectifs en faveur de ces derniers.

Il en fut ainsi, en 1670, à Aberdeen, en Ecosse. Il s’ensuivit des conflits dans le métier : en 1702, des maçons londoniens interrompent les travaux de la construction de la cathédrale de Saint-Paul pour protester contre la désignation d’un spéculatif, William Benson, comme inspecteur des bâtiments de la Reine Anne. Conflits idéologiques et politiques aussi qui provoquent un clivage – voire un séparatisme – dans les loges entre maçons stuardistes dits jacobites (du nom de Jacques II) et maçons orangistes ou hanovriens.

La première Loge, où les spéculatifs majoritaires prirent le pouvoir, paraît attestée en Irlande en 1688. Mais la gravité des conflits religieux en Angleterre et les sanglantes persécutions consécutives conduisirent à une prise de conscience en même temps qu’à une crise de conscience d’une minorité agissante soucieuse de paix civile et de tolérance. Un tel changement ne pouvait mieux s’opérer que sous le couvert de Loges ayant accompli leur mutation spéculative. Ce fut le cas de quatre Loges londoniennes aux titres étranges : l’Oie et le Gril, La Couronne, Le Pommier, Le Gobelet et les Raisins (trad.) qui ne sont en fait que les noms des tavernes où elles se réunissaient. Désormais chaque Loge sera un centre d’union pour ces spéculatifs décidés à vivre ensemble malgré leurs divergences de pensée.

Aux deux phénomènes de l’acceptation et du spéculativisme, s’en ajoute un troisième qui fut déterminant dans la création de la Franc-Maçonnerie moderne : celui de la fédération. Le 24 juin 1717, les quatre Loges londoniennes décidèrent de se constituer en une Grande Loge qui se donna immédiatement un Grand Maître, Anthony Sayer, le premier, et ne compta plus dans ses rangs qu’un seul opératif, Jacob Lamball, le dernier. Il était maître charpentier.

Parmi les premiers Maçons de la Grande Loge de Londres, deux noms à retenir :

  1. Jean-Théophile Désaguliers (1683-1744), d’origine française, né à La Rochelle, fils d’un pasteur protestant réfugié en Angleterre pour fuir la persécution royale ; homme de science, légiste, il est newtonien ;
  2. James Anderson (1679-1739), pasteur presbytérien d’origine écossaise, connu pour avoir donné son nom aux Constitutions, charte fondatrice de la Franc-Maçonnerie fregateUniverselle datée de 1723, qui représentent dans leurs « Obligations », un compromis entre d’anciennes règles propres aux maçons opératifs et de nouvelles lois spéculatives. Sorte de code moral, les Constitutions apparaissent comme une opération de protection de l’Ordre Maçonnique nouveau respectant les droits des structures sociales d’alors en y garantissant la place de l’individu.


Ainsi institutionnalisée, la Franc-Maçonnerie allait pouvoir traverser la Manche pour gagner le continent
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