Les tribulations d’un jeune homme pendant la seconde guerre mondiale.

André Bicard frère de la République Malouine.

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VINGT ANS EN QUARANTE

 

 

André BICARD

André BICARD

TABLE DES MATIERES

 

I –  AVANT LA GUERRE ……………………………………………………………… 3

II – LA GUERRE ………………………………………………………………………… 5

            1 . La Drôle de Guerre ……………………………………………………. 5

            2 . La France occupée et non occupée ………………………………… 9

            3 . La Tunisie occupée …..………………………………………………… 21

            4 . La Tunisie Libérée ……………… …………………………………… 29

           5 . Sous les drapeaux ……………………………………………………. 32

III – LA DEMOBILISATION ………………………………………………………………44

 

CHAPITRE I

 AVANT LA GUERRE

Quelquefois, je me remémore la période que j’ai vécue durant la seconde guerre mondiale. Les jeunes de mon âge ont entendu parler de la guerre dès leur enfance, celle de 1914/18 dans les réunions familiales ou amicales, nos pères bien souvent évoquaient ce qu’ils avaient vécu durant ces années noires. Nous avions dans notre entourage des mutilés de guerre.

Dans les années trente, l’actualité était chargée de nuages annonciateurs de la catastrophe: guerre d’Éthiopie, guerre d’Espagne, Anschluss sur l’Autriche (mars 38), suivi par les revendications allemandes sur la Tchécoslovaquie qui nous ont conduit au seuil du conflit, on y a échappé en donnant satisfaction à Hitler avec l’«accord» de Munich (septembre 38). 1939, c’est au tour de la Pologne d’être sur le gril. Cela commence à chauffer au printemps, sentant la guerre possible, voire probable, on rappelle en France deux classes, ceux qui avaient déjà fait leur service militaire de 2 ans retournent à la caserne.

Avec les copains de mon âge, cet avant-guerre nous paraissait à la fois radieux et dangereux. L’arrivée au pouvoir du Front Populaire apportait avec les nouvelles lois sociales un peu plus de bien être, la semaine de 40 heures, les congés payés pour tous (2 semaines), réduction de 40% à la SNCF pour partir en vacances, on fait la queue au guichet pour avoir son billet, je me rappelle avoir entendu un homme plus très jeune dire à un client impatient «ça fait trente ans que j’attendais».

1937, c’est la guerre civile en Espagne, les espagnols en début 36 avaient porté au pouvoir le «Frente Popular». Le Général Franco déclenche l’insurrection en juillet avec le soutien d’Hitler et de Mussolini, pour la France c’est la non intervention. Avec les copains, on se sent concernés. Membre d’un club sportif, l’Union Sportive du 12ème Arrondissement, lorsque notre Club participait à une réunion à la piste municipale du bois de Vincennes «La Cipale», on faisait la quête en faveur des Républicains. Ce qui me choquait, c’était de voir qu’une partie de la presse française, classée à droite, avait pour Franco les yeux de Chimène. On savait qu’en France certains avaient comme devise : «Plutôt Hitler que le Front Populaire».

Au printemps 1939, c’est au tour de la Pologne d’être l’objet des revendications allemandes Les Allemands voulaient récupérer la partie du territoire qui leur avait été enlevée, avec le port de Dantzig, par le traité de Versailles au profit de la Pologne. C’est ce qu’on a appelé «Le couloir de Dantzig». Cela obligeait les Allemands à passer par la Pologne pour aller en Prusse orientale. Début d’une polémique : faut-il mourir pour Dantzig? C’est Marcel Déat, un futur Kollabo notoire, qui déclencha cette polémique.

Coup de théâtre le 22 août avec l’annonce de la signature du pacte Germano-Soviétique. Le lendemain, les kiosques à journaux étaient assaillis, presque tout le monde voulait acheter l’Humanité. Le parti communiste, qui était la veille farouchement opposé à toute concession au nazisme, à partir de cette date, fait un virage à 180°, il devient pacifiste et contre toute intervention en faveur de la Pologne avec qui la France et la Grande Bretagne ont des accords militaires. Le 1er septembre, c’est l’invasion de la Pologne, le lendemain, c’est la mobilisation générale et le 3 septembre, la France et la Grande Bretagne déclarent la guerre. Je ne reçois pas la nouvelle avec surprise, ce sont les gros nuages devenus de plus en plus noirs qui ont fini par déclencher l’orage. J’ai vu ma mère pleurer à cette annonce. Mon père était décédé depuis quelques années, la guerre de 14/18 lui avait laissé des traces, son fils aîné, qui avait juste fini son service militaire, restait mobilisé et cela n’allait pas tarder pour moi.

CHAPITRE II

LA GUERRE

1 – La Drôle de Guerre

Je me souviens de cette date, c’était un dimanche, j’étais allé avec un copain et deux voisines de notre âge sur les bords de la Marne. L’ambiance avait changé, les guinguettes étaient ouvertes comme d’habitude, il n’y avait que peu de monde, les bals étaient fermés. On avait l’air détendu mais on ne l’était pas. Je savais que je ne pouvais plus faire de projets d’avenir. Dans mon enfance, je pensais devenir comme mon père voyageur de commerce parce que c’était voir du pays et tout ce qui va avec. A son retour à la maison, il rapportait de quoi m’instruire par la gourmandise car parfois de ses tournées dans le Nord et l’Est il ramenait des friandises, de Nancy des bergamotes, de Cambrai des bêtises. Je me rappelle les madeleines de Commercy, comme Proust de celles de sa tante Léonie.

 

Je travaillais dans une petite banque d’affaires au service titres et Bourse.

Les opérations au Palais Brogniart commençaient à 12h pour terminer à 15h30.

Tous les jours ou presque, je devais y aller avant midi porter les derniers ordres reçus par téléphone à nos représentants sur place, c’était un travail d’homme car les femmes n’avaient pas le droit d’entrer, elles l’ont eu après la guerre avec la réforme du Code civil. J’étais fasciné par l’ambiance qui régnait dans ce Temple de la finance. Tous ces gens qui s’agitaient, criaient, faisaient des gestes pour signifier acheter ou vendre, j’avais envie d’être dans ce bain.

 

Le lendemain du début du conflit, retour au travail, il faut réorganiser les services, des collègues sont mobilisés. Mon chef de bureau, non mobilisable, est chargé de fonctions dans un autre service à un niveau supérieur et me délègue une partie de ses responsabilités, sous son contrôle quand même.

 

Certaines stations de Métro étaient fermées, la mobilisation avait réduit les effectifs comme dans les entreprises et administrations. La censure est établie pour les journaux qui paraissent avec des parties blanches dans les colonnes. Tout ce qui était susceptible de renseigner l’ennemi ou d’affaiblir le moral de l’arrière était caviardé. L’éclairage ne devait pas être vu de l’extérieur des maisons, Paris n’était plus Ville lumière.

Jean Giraudoux est nommé Commissaire à l’information. Ancien diplomate, romancier, il était surtout connu comme auteur de pièces de théâtre à succès.

 

Les sirènes se font entendre dès les premiers jours, on descend à la cave, les rumeurs circulent, Rina Ketty, vedette de la chanson de l’époque, a été fusillée à Vincennes «c’était une espionne». Ce n’est que quelques jours plus tard que les journaux nous rassurent, elle vit toujours, n’étant pas une autre Mata-Hari.

 

Les Allemands ont mis environ trois semaines à occuper la Pologne et faire leur jonction avec les Soviétiques qui prennent la partie orientale du pays.

Ni la France, ni la Grande-Bretagne ne sont venues au secours de leur alliée.

 

En France, on s’installe dans la «Drôle de guerre», les spectacles fonctionnent comme d’habitude, certains soldats sont démobilisés, leur présence parait plus utile dans les entreprises, lorsque celles-ci travaillent pour la Défense Nationale, ce sont les «Affectés spéciaux».

 

Une propagande insidieuse voit le jour «Pourquoi ne pas faire la paix avec l’Allemagne?». Elle est orchestrée par l’extrême-droite et soutenue par le parti communiste, entré dans la clandestinité, leurs parlementaires sont déchus de leur mandat, sauf quelques uns qui refusent de suivre la ligne du parti.

 

A la fin de l’année 1939, une autre guerre commence à l’Est, l’URSS envahit la Finlande pour récupérer la Carélie qui lui avait été enlevée à la fin de la guerre 1914/18. Après plusieurs mois de résistance opiniâtre, la Finlande doit accepter les revendications de Staline. Pendant cette période, on entend des appels à aller porter secours à ce pays en guerre contre un allié de l’Allemagne. Pour certains, il fallait que nos troupes aillent régler leur compte aux Soviets. Une rumeur se répand: le vin des soldats contient du bromure, sédatif pour freiner les pulsions de la virilité mais peu apprécié durant les permissions. Je passe le conseil de révision en janvier 40, examen vite expédié. En temps de paix, on était fier d’être «Bon pour le service». C »était être reconnu un homme, mais là, on sait que c’est pour faire la guerre et ne peut rendre joyeux.

Les journaux entretiennent le moral de l’arrière: nous allons gagner la guerre sans nous battre grâce au blocus assuré par nos marines, le pétrole va leur manquer. L’armée française constituée au Moyen-Orient (Syrie et Liban) va envahir les champs pétrolifères russes, l’Allemagne devra capituler. Il y a aussi les slogans «Nous vaincrons parce que nous sommes les plus forts «. On nous montre aux actualités la ligne Maginot qui nous protège.

 

La situation se complique fin mars 40. L’Allemagne importe du fer de Suède par mer, la Baltique étant impraticable en cette période. Les transports longent les côtes norvégiennes et débarquent dans les ports de la mer du nord.

Anglais et Français décident d’entrer dans les eaux territoriales norvégiennes pour arraisonner les bateaux transportant les cargaisons. C’est alors que notre Président du Conseil, Paul Reynaud, prononça à la radio cette phrase solennelle: «La route du fer est coupée». Elle a été coupée peu de temps, les Allemands ripostent en envahissant le Danemark qui ne résiste pas et la Norvège qui s’oppose. La France envoie des troupes à la rescousse mais sans succès et doivent quitter le pays quelques semaines plus tard.

 

Vendredi 10 mai, réveil brutal. Invasion de la Hollande et de la Belgique, direction le nord de la France, là où on n’a pas de ligne Maginot. Ce qui s’est passé sur le plan militaire est suffisamment connu, inutile d’en rajouter. Des millions de gens sont jetés sur les routes et auront une aventure personnelle.

Nous apprenons au bureau par son épouse la mort au combat d’un collègue.

 

Début juin, les Allemands approchent de Paris, ordre est donné à tous les hommes mobilisables de quitter la capitale. Je pars le 10 juin dans la voiture d’un client de la banque qui m’emploie. On a fait appel à moi parce que j’avais passé mon permis de conduire, mon «chauffeur» voulait quelqu’un avec lui pour le relayer en cas de besoin. Depuis que j’avais mon carton rose quelques semaines plus tôt je n’avais pas mis les pieds dans une voiture, heureusement que je n’ai pas été appelé en renfort, la situation était déjà assez compliquée.

Nous arrivons deux jours après à Cognac, lieu de repli choisi par l’entreprise depuis un certain temps. Premier soir, Étampes. On a trouvé, proche de la ville sur une petite route, une auberge ouverte avec des chambres libres, nous en profitons, black out absolu, un aérodrome militaire étant à proximité. Après un petit déjeuner presque normal, je constate qu’il s’agit d’un bel établissement avec un grand parc et un joli moulin au bord d’une petite rivière, un beau décor champêtre, son nom «Le Moulin de la Planche». Après la guerre, j’y suis retourné quelques fois pour déjeuner jusqu’au début des années 70 quand j’ai trouvé portes closes. Nous reprenons la route pour notre 2ème étape qui nous amène à La Haye Descartes (aujourd’hui Descartes seulement). C’est la pagaille sur les routes : problèmes pour manger, dormir, trouver de l’essence pour rouler. A l’arrivée, tard le soir, beaucoup de monde en ville, la mairie nous trouve des chambres chez l’habitant. Le troisièmejour, toujours beaucoup de monde sur les routes mais on circule mieux. En chemin, on a rencontré des militaires en convoi ou isolés qui ne savent pas trop où ils doivent aller. Le Gouvernement va à Notre-Dame prier, espérant un miracle. La capitale est déclarée «Ville ouverte».

2 – La France occupée et non occupée

Les Allemands occupent Paris le vendredi 14 juin. Ma mère était partie avec des voisins sur un camion le lendemain et trois jours plus tard était dans les Pyrénées Orientales. Quant à mon frère, il a été cueilli derrière la Ligne Maginot par la Wehrmacht qui l’a conduit dans un stalag en Poméranie.

 

Le 17 juin, on avait entendu le Maréchal Pétain, chef du gouvernement depuis la veille, demander l’armistice «dans l’honneur et la dignité». Vu l’état de l’armée française, c’était normal de vouloir cesser de se battre sur le sol de la Métropole. Deux jours plus tard, on lit dans le journal local La Petite Gironde quelques lignes pour informer que le Général de Gaulle, jusqu’au 16 juin sous- secrétaire d’État à la guerre, depuis Londres où il avait été envoyé par Paul Reynaud, déclarait refuser la demande d’armistice et appelait à continuer le combat hors de la Métropole. Le journal ajoutait qu’ordre lui était donné de regagner au plus tôt la France et qu’il n’avait plus aucune qualité pour s’exprimer.

 

Dans nos conversations au bureau, c’est le pessimisme. L’avenir parait bien sombre, que va-t-il se passer? Les Britanniques vont subir le même sort et ce sera la domination nazie sur toute l’Europe. Quelques jours après le 18 juin, un soir dans un restaurant, je me trouve à la même table qu’un Belge en exode. Il me dit «Quand le bouledogue anglais s’accroche aux basques de quelqu’un, il ne le lâche plus, vous verrez, ils finiront par gagner». Cela m’a fait plaisir à entendre mais j’avais du mal à y croire.

 

Quand les Allemands arrivent à Cognac, on est impressionnés à la vue de leur matériel. Ils posent des câbles pour le téléphone et l’électricité. Rapidement des affiches sont sur les murs, avertissant que toute atteinte à leurs installations sera considérée comme sabotage. Les soldats font des achats dans les magasins, ils payent en marks, cours 20 francs (15 avant- guerre), les billets n’ont de valeur qu’en territoires occupés. Ce sont les magasins de produits alimentaires qui les attirent le plus, les caves de Martel et Hennessy sont fermées, je ne sais pas si elles ont été envahies.

 

L’occupation se passe dans le calme, «ils sont corrects», invitent la population à assister à un match de «pied ballon» entre deux équipes militaires. Retour à Paris fin juillet, les liaisons ferroviaires sont moins fréquentes, les voyages plus longs, viaducs coupés remis en état avec des moyens provisoires. Paris n’est plus tout à fait Paris. Depuis plus d’un mois c’est une ville occupée, beaucoup d’immeubles réquisitionnés dans les beaux quartiers, drapeaux à croix gammée, panneaux indicateurs en allemand et, comme partout où ils sont présents, on est mis à l’heure allemande (+ 1 heure) avec couvre-feu à 22 heures.

Les principaux journaux, Le Matin, Le Petit Parisien, L’œuvre, Paris-Soir, paraissent sous contrôle de l’occupant. D’autres sortent et sont pro-nazis.
Le retour à son domicile se fera petit à petit, je serai revenu le 20 juillet.

Dans les semaines qui suivent le retour des personnes qui ont quitté la capitale croyant éviter l’Occupation, beaucoup ont raconté l’aventure qu’ils ont vécue, qui n’était pas toujours crédible.

J’ai entendu plusieurs fois la même histoire : au cours de l’exode, un décès, les Pompes Funèbres ne fonctionnant pas, le défunt est placé dans une couverture sur le toit de la voiture. On s’arrête pour casser la croûte et on perd de vue le véhicule. Au retour il a disparu avec son chargement. Après les versions divergent, récupération du corps mais pas de la voiture ou bien tout a disparu. C’est le grand-père ou la grand-mère en général mais pas toujours, celui ou celle qui vous raconte ce triste incident de parcours le tient de bonne source.

 

La banque d’affaires qui m’emploie n’en faisant plus, cesse son activité, je suis chômeur et apprends tout ce que cela signifie, financièrement matériellement et moralement. Malgré toutes les démarches que j’entreprends, ce n’est qu’au bout de quelques mois que je finis par être embauché dans un bureau de la SNCF.

 

Depuis son arrivée le 17 juin, ce nouveau pouvoir prend ses distances avec la Grande-Bretagne. Le 5 juillet, la flotte britannique coule à Mers-el- Kébir les navires de guerre français ancrés au port, de crainte qu’ils ne tombent aux mains de l’ennemi si ils restent à sa portée, plus de 1200 marins français sont morts. La presse se déchaîne contre notre ancien allié, François Mauriac dans le Figaro est très virulent, et c’est la rupture des relations diplomatiques.

 

Dès le 10 juillet, avec la remise des pleins pouvoirs à Pétain, nous entrons dans un régime fasciste, les décisions prises par le gouvernement dans la plupart des domaines y trouvent leur inspiration. Cela s’accompagne d’une forte propagande pour ce qui est appelé «Révolution Nationale» sévissant aussi en Zone occupée, presse, radio, affiches. Je me souviens d’une d’entre elles que l’on voyait dans le Métro, le portrait de Pétain et, en dessous, la légende «Êtes- vous plus patriote que Lui? »… vu souvent à côté en grosses lettres : «OUI». L’affiche a disparu assez rapidement.

 

Au cinéma, les films anglais et américains sont remplacés par des allemands. Les actualités servent surtout aux propagandes vichyste et allemande, elles sont projetées dans une demi-obscurité, les sifflets et cris hostiles sont nombreux.

 

Le principal souci est le ravitaillement. Presque toute l’alimentation est rationnée, le pain, les matières grasses, la viande (1 ticket pour 90 grammes avec os, 72 sans), les légumes secs, etc… on apprend que le ticket DK de la carte d’alimentation donne droit à 250 grammes de pâtes. Les cartes diffèrent selon les âges, cela va de la naissance à l’âge adulte, E, J1 J2 J3 A, je suis encore J3 jusqu’à 21 ans et ai droit de temps à autre à un peu de chocolat. En temps ordinaire, c’est fait avec du sucre et du cacao, là on ne sait pas, le goût laisse perplexe. Il y a aussi les cartes «Travailleurs de force» pour les métiers pénibles avec des rations plus importantes.

Il y avait le marché noir où, en y mettant le prix, on trouvait beaucoup de choses. La pénurie, outre la baisse de production en raison des circonstances, était due aussi aux prélèvements importants de l’occupant, des convois de toutes sortes de produits partaient en direction de l’Allemagne, la population le savait, ce qui n’inspirait pas de sympathie à son égard.

 

La France est partagée en deux parties : la zone occupée au nord et tout le long des côtes de la Manche et de l’Atlantique, la zone libre au sud, appelée souvent «nono». Il existe une frontière entre elles, c’est la ligne de démarcation. Pour la franchir, il faut un laissez-passer soumis à l’autorité allemande et qui est permanent pour certains professionnels. C’est dangereux de vouloir la franchir clandestinement. Pour le courrier interzones, on utilise des cartes postales déjà timbrées à l’effigie de Pétain, on coche les mentions pré-imprimées, il ne reste que deux lignes personnelles à la disposition de l’expéditeur.

 

Bien qu’il essaye de brouiller les ondes, l’Occupant ne peut pas empêcher d’entendre les nouvelles diffusées depuis Londres. On se communique les informations entendues, l’espoir renait.

 

Le 22 juin 1941, l’armée allemande envahit l’URSS, le communisme alors redevient l’ennemi de la civilisation. Pour la presse aux ordres, c’est une croisade pour la défense de l’Occident. Une légion anti-bolchevique est créée pour participer à cette guerre. Pour le parti communiste, nouveau virage à 180°. Il est toujours dans la clandestinité et reprend la lutte contre le nazisme avec des attentats qui déclenchent des représailles.

 

En juin également, on apprend qu’il y a la guerre au Proche-Orient. Les Britanniques ont envahi la Syrie et le Liban, sous mandat français depuis 1919 quand l’empire Ottoman a été démantelé. La raison, une révolte Arabe a éclaté en Irak sous mandat britannique. Les Allemands, pour soutenir les insurgés, ont obtenu de Vichy le droit de disposer des aérodromes de ces deux territoires. L’armée française s’oppose et c’est donc la guerre qui se termine rapidement par la défaite des troupes qui sont restées fidèles à Vichy. Les Britanniques ont à leur côté les Forces Françaises Libres (FFL) constituées dans la région. Quand la paix est rétablie, ces deux pays restent sous mandat français mais dorénavant sous l’autorité de la France Libre. Cette guerre entre Français laissera des traces. Les militaires fidèles à Vichy rentrent en France ou vont en Afrique du Nord. Il y a des ralliements aux FFL, notamment pour certains installés sur place depuis de nombreuses années qui sont quelquefois mariés et ont des enfants. Ils changent de camp, dans les FFL, le support c’est l’Angleterre, pour l’équipement, l’armement, la paie mais l’organisation interne reste française.

 

Le temps passe, je pense que je dois combattre le nazisme. Il y a aussi les lois racistes de Vichy qui s’ajoutent à mon envie d’y aller. Mes parents sont Juifs, donc, moi aussi, bien que je sois agnostique cela ne change rien à la situation. Il y a des dérogations pour les Anciens Combattants et leur famille et ceux qui ont rendu service à la Nation. Je n’ai pas l’intention de demander à en profiter, ce serait me désolidariser de l’ensemble de mes coreligionnaires. Je n’ai entendu dans mon entourage que peu de réactions indignées, mais aucune d’approbation (du moins pas en ma présence), il y avait une certaine indifférence chez la plupart. J’ai entendu quelquefois dans les propos tenus par des personnes faisant la queue pour le ravitaillement : «C’est dommage pour les petits Juifs», sous-entendu «mais pas pour les gros capitalistes» (comme si ceux-là doivent être persécutés seulement quand ils sont Juifs). Beaucoup de gens avaient dans leur voisinage des Juifs vivant comme eux et n’avaient pas de raison de se plaindre.

Les Francs-Maçons aussi étaient dénoncés faisant partie de l’Empire du mal. Il n’y avait pas grand monde qui savait de qui il s’agissait et cela n’a pas eu beaucoup d’impact sur la population mais certains, qui étaient connus comme tels par Vichy et les Allemands, n’ont pas été épargnés. Je pense que des gens, détestés par les régimes totalitaires, ne peuvent pas être antipathiques. Je me rappelle que la presse d’extrême-droite des années 30 leur reprochait d’avoir eu un rôle positif dans la Révolution de 1789 et dans la période contemporaine dans son action en faveur de la laïcité.

 

J’ai un tuyau pour avoir un «ausweiss» permettant d’aller en zone «nono». Je démissionne de la SNCF et prends le train le 1er septembre 1941 jusqu’à Macon. Contrôle «frontière» à Châlons Sur Saône par un Allemand en uniforme, il fait ouvrir une valise et, ne voyant rien de suspect, arrête ses investigations. Je pense que s’il avait fait ouvrir la mienne, il aurait trouvé un dictionnaire de poche Franco-Anglais que j’avais acheté quelques années avant, cela ne lui aurait peut-être pas plu. Je l’ai eu avec moi en permanence et l’ai ramené à la maison où il est toujours. Je souhaite m’engager dans les FFL, plus facile à dire qu’à faire. Je reprends le train jusqu’à Marseille, je veux quitter la Métropole, c’est le meilleur endroit il me semble. Il me faut commencer par trouver du travail. A la recherche d’un emploi, je me heurte à un obstacle: avoir fait mon service dans les Chantiers de Jeunesse. Dans les conditions d’armistice, le service militaire est supprimé. En zone libre, on l’a remplacé par un service civil de huit mois pour les jeunes de mon âge. Ceux qui avaient été mobilisés peu de temps avant la débâcle (nés dans le 1er semestre 1920) ont été les premiers concernés. On se rapprochait de la nature, le fusil était remplacé par la pelle, la pioche et autres outils en rapport avec la nature, les uniformes sont ceux de l’armée mais teints en vert. La Terre ne ment pas, disait Pétain.

Je me présente au bureau marseillais du recrutement, accueil sympathique, on me laisse choisir mon groupe, il y en a huit, disséminés dans la Région PACA. J’ai choisi celui situé à Hyères, il est sur la côte à 20 Kms de Toulon. On approche de l’hiver, tant qu’à faire, ce sera mieux que de me geler en montagne. J’avais bien essayé de demander un groupe qui s’appelait «à ménager», réservé aux fragiles, mais ça n’a pas marché. Je vais donc connaître le groupe.

Il n’est pas installé en bord de mer mais dans une colline de l’Estérel proche de la ville, on est logés dans des baraquements. L’encadrement est surtout constitué d’anciens militaires de carrière sortis de l’armée, suite à réduction d’effectifs. Les noms changent, l’ancienne compagnie devient le groupe, le capitaine est maintenant le chef de groupe, le régiment est le groupement et le colonel le chef de groupement, le sous-officier est devenu chef d’atelier, on n’est plus des soldats mais des jeunes. Ils sont une centaine quand j’arrive, incorporés depuis février, leur période finit en octobre, je dois être libéré en même temps. Un Parisien qui arrive parmi des méridionaux, cela justifie un comité d’accueil particulier. Ma première nuit n’a pas été très reposante, lit en bascule, etc… Le lendemain, la tradition ayant été respectée, ça va mieux. L’emploi du temps est simple, le matin, décrassage, c’est-à-dire un peu de gymnastique, méthode Hébert, près de la nature comme de bien entendu, travail de débroussaillage.

C’est la période des vendanges, on nous envoie deux semaines dans l’Hérault.

La nourriture, à défaut de qualité, a au moins le mérite de la quantité. C’est une voiture tirée par deux mulets qui va à la ville pour le ravitaillement et le courrier, le conducteur est un cousin de Django Reinhardt, guitariste bien connu. Pas de propagande politique heureusement dans l’emploi du temps. En octobre, c’est la libération pour mon contingent et arrivée des nouveaux, quant à moi, je reste parce que je n’ai pas de point de chute, ni emploi, ni personne pour m’héberger. Je cherche du travail à Hyères, en vain. J’apprends que dans la caserne de la ville où réside un bataillon de chasseurs alpins, on emploie des civils, suite à la réduction des effectifs. Je pose ma candidature courant du mois, sans réponse début Novembre. C’est alors que l’assistante sociale des Chantiers me trouve un emploi à Valence. Ouf ! je suis libre. Je me présente dans une entreprise d’horlogerie, il y a malentendu. On a besoin de quelqu’un qui a déjà travaillé dans la profession, elle m’emploie quand même quelques jours pour divers travaux. Valence c’était déjà la porte du Midi. De cette ville de 40.000 habitants appelés les Valentinois et qui a un grand passé, je ne me souviens que du Champ de Mars sur les bords du Rhône. Pas question de retourner dans le camp d’où je suis sorti. Je descends à Montélimar où se trouve un lieu d’hébergement pour les «exilés» de la Zone Nord. Les conditions de vie, ce n’est pas du nougat bien que ce soit une spécialité locale. On est couchés dans un dortoir, chauffé avec un poële à bois au milieu, mais pas nourris. Je reste une dizaine de jours puis vais à Digne pour m’occuper du secrétariat d’une association locale. Mon séjour dans cette ville va durer environ un mois.

 

J’apprends l’attaque japonaise sur Pearl-Harbour le 7 décembre 1941 et l’entrée en guerre des Etats-Unis contre l’Allemagne et l’Italie. Le conflit d’Européen devient Mondial. Cela ne change rien dans notre vie de tous les jours mais on se pose des questions sur les conséquences dans notre pays. La France a toujours des relations diplomatiques avec les USA, un ambassadeur est à Vichy, l’amiral LEAHY. Rien ne se passe, bien que le pouvoir français collabore avec l’ennemi des USA.

 

Je reçois une lettre de la caserne d’Hyères, suite à ma demande d’emploi, qui m’embauche pour début janvier 1942. Il fait froid en cette saison dans le chef-lieu du département qu’on appelait alors Basses-Alpes, surtout la nuit dans une chambre non chauffée, mais c’est l’opportunité de ne pas être très loin de Marseille qui motive mon acceptation.

 

Je suis maintenant dans cette cité, d’environ quarante mille habitants, j’habite dans la vieille ville à trois kms de la mer où se trouve un hippodrome qui n’a aucune activité présentement. Une organisation de jeunesse d’inspiration vichyste est installée dans un local «Les compagnons de France», genre scouts. Sans en faire partie, je peux accéder à la cantine le midi, le prix des repas est très compétitif, je ne ressens aucune propagande quand j’y suis.

J’ai récupéré mon vélo de Paris, ce qui m’arrange à l’heure des repas de midi. C’est dans un petit restaurant du centre-ville que je vais souvent le soir. En raison des restrictions alimentaires, les repas ne sont pas très substantiels, la région est maraîchère, spécialité les choux fleurs, servis un repas sur deux. Tels que cuisinés, j’en ai été dégoûté durant des années. Je remarque qu’à la table d’à côté, le contrôleur des contributions est mieux servi que moi.

Le restaurant est un peu «café du commerce», on commente entre habitués les nouvelles, à en croire ses communiqués, la marine allemande a coulé plus de bateaux à l’Angleterre qu’elle en possède, l’armée du Reich écrase les troupes russes et s’approchent de Moscou, les Japonais ont envahi beaucoup de territoires asiatiques. Les opinions divergent, quelquefois, cela donne l’impression qu’il ne s’agit pas de guerre mais de compétition sportive. Qui va gagner? comme si nous n’étions pas concernés par le résultat.

 

La vie à Hyères est assez monotone, le travail au bureau de la caserne peu intéressant. Parfois, je remplace le vaguemestre, militaire «civilisé», et m’occupe du courrier. Au cinéma, les films américains sont maintenant interdits, on commence à voir la nouvelle production française. Le dimanche, je vais à Toulon à environ 20 kms. Ce n’est pas le réseau PLM, dont les trains ont quitté la côte depuis cette ville pour n’y revenir qu’à Saint-Raphaël, mais un autorail qui relie ces deux cités en longeant le bord de mer (disparu après la guerre et remplacé par une piste cyclable, je crois).

L’hiver est doux, j’ai du travail, pas de souci de santé, je suis dans ma 22ème année. Cela devrait me rendre heureux, je ne suis pas angoissé mais tourmenté. Je n’avais jamais quitté le foyer familial, je m’y sentais au chaud, entouré des personnes avec qui j’avais des liens solides, famille, copains, collègues. Je pouvais partager les moments agréables ou désagréables de la vie. Maintenant, je suis seul, personne à qui me confier, les nouvelles de ma mère sont limitées avec les cartes interzones. Les journaux ne disent rien des persécutions en Zone occupée mais on a des échos et cela joue sur mon moral. Une fois à Digne, j’entends dans une conversation entre deux personnes «Qu’est-ce qu’ils prennent les Juifs en zone occupée», sans méchanceté, comme disant aujourd’hui «qu’est-ce qu’ils prennent au Paris-St-Germain», c’était tout simplement pour eux un sujet d’actualité.

 

En raison de problèmes budgétaires, mon emploi est supprimé fin avril et me revoilà au chômage. Retour à Marseille, c’est là que j’ai le plus de chances de trouver du travail et le moyen de quitter la Métropole pour rejoindre les FFL. Je me suis fait parvenir une copie du certificat de travail délivré par la banque dans laquelle j’étais employé jusqu’à sa fermeture, et de mon CAP de la profession. J’ai pu me faire embaucher à la BNCI (devenue BNP aujourd’hui). Marseille alors, c’était encore celui de Marcel Pagnol, il y avait encore le pont

transbordeur, qui ne servait plus à rien mais pour les Marseillais, c’était leur Tour Eiffel, les cafés et restaurants de chaque côté du vieux port, la ville avait déjà la réputation sulfureuse d’abriter des clans de gangsters organisés dont certains ont tissé des liens avec le pouvoir local et auraient participé au service d’ordre lors de la visite de Pétain au printemps 42. En raison de sa situation géographique, une partie de la population est cosmopolite, il y avait en outre beaucoup de gens venant de zone occupée, attendant des jours meilleurs ou s’y fixer, et certains pour tenter de quitter la Métropole par mer.

 

J’ai trouvé en arrivant une chambre dans un petit hôtel meublé pas très loin du centre-ville, à 10 minutes en tramway, confort restreint, un broc et un seau pour la toilette. Mon plus proche voisinage est une famille, il y a le père aveugle, la mère, employée dans cet hôtel pour le ménage et la fille qui travaille dans un bureau, son prénom Mireille évoque la Provence de Mistral bien que c’est une grande fille blonde qui vient de Lille dont elle est originaire.

Ils attendent un laissez-passer pour aller rejoindre le fils installé au Maroc.

Pas besoin d’être psychologue pour se rendre compte qu’ils sont dans une situation difficile. On voudrait leur venir en aide, mais que faire? Je leur donne les tickets d’alimentation dont je ne me sers pas. Je n’utilise pas le ticket qui me permet d’acheter 250 grammes de lentilles. Pourquoi veulent-ils partir au Maroc? Ils sont discrets sur ce sujet, ils n’ont pas envie d’en parler avec quelqu’un qu’ils connaissent peu, c’est leur histoire comme pour chacun de nous qui veut s’en aller, je n’ai pas à leur poser de questions. J’aurais quand même bien voulu bavarder davantage avec Mireille que je trouvais de plus en plus sympathique, mais je n’ai pu réaliser mon souhait, c’est un coup du destin qui m’a fait déménager à la fin juin.

Mon statut de Parisien ne m’empêche pas d’avoir de bonnes relations avec mes collègues méridionaux, mais dans une ambiance différente de Paris.

Les affaires alimentaires étaient toujours la préoccupation principale. Ce qui est nourriture de base était rationné, le marché noir est florissant mais cher.

Il y a le commerce des tickets, vrais ou faux, les vrais «récupérés» quelque part sont plus chers que les faux dont le prix dépend de la qualité du document.

Il y a des restaurants dans lesquels on n’a pas besoin de tickets et où l’on mange «comme avant». J’y vais au début du mois, puis ensuite je vais dans des petits bistrots avec des menus assez maigres en quantité et en qualité. Pour remédier aux restrictions, je m’approvisionne dans des petits kiosques installés dans des grandes artères, on y trouve de la nourriture sous forme de pâtisserie mais qui n’en est pas. Mieux vaut ne pas chercher à savoir ce qu’il y a dedans mais ça rassasie. J’ai fait connaissance avec les panisses, spécialité provençale qui doit être faite avec de la farine de pois chiches, j’espère que c’est le cas pour mes achats, ce n’est pas désagréable à manger et cela ne nécessite pas de tickets. Il m’arrive aussi d’acheter une glace chez une marchande de quatre saisons, ça consiste en un morceau de glace à rafraichir arrosé avec du jus de citron, ce n’est pas très revigorant mais ça en donne l’illusion.

Politiquement, on sent la différence avec la Zone occupée. On fait davantage confiance au Pouvoir en place. Cela se remarque selon qu’on discute avec les gens d’ici ou ceux venant de l’autre côté de la ligne de démarcation.

 

Un soir de juin dans un restaurant, je suis à une table pour deux personnes. En face de moi une jeune femme, on engage la conversation, on parle un peu de tout, ma vis-à-vis ne semble pas avoir de la sympathie pour le pouvoir actuel. A propos d’un fait divers relaté dans les journaux, elle me dit ne pas être au courant étant sortie de prison la veille. A ma question sur le motif de son arrestation, elle me répond qu’elle a mis en danger la sécurité nationale et me donne le motif : «j’ai une amie qui travaille à la Croix Rouge. Pour des raisons professionnelles, elle va souvent à Genève, siège international de l’Institution, et rencontre un Anglais qui y réside. Il a demandé à mon amie de lui procurer des cartes postales avec des images des côtes de la Manche et de l’Atlantique, j’ai donné à mon amie celles que je possédais». Ma voisine de table me dit, que peu de temps après, la police a arrêté la voyageuse et, dans son enquête, a découvert sa complicité avec elle. Pendant sa détention, lors d’une visite médicale, le médecin a diagnostiqué une appendicite et le besoin urgent d’une d’opération à faire à l’extérieur de la prison. Elle me dit de ne pas avoir été la seule internée pour cela et qu’il y en avait d’autres pour activité au service de l’Allemagne. Cela faisait partie des bizarreries de l’époque. Elle a demandé au chirurgien que sa cicatrice ressemble à une croix de lorraine. J’ai gardé le contact avec mon interlocutrice, je lui ai rendue visite à la clinique puis l’ai revue à sa sortie. Nos relations sont devenues plus intimes. Je savais qu’elle s’appelle Marcelle, elle est mariée, elle a un enfant d’une dizaine d’années qui vit chez sa mère à Nice, ses relations avec son mari sont très éloignées sentimentalement et géographiquement car il est à Madagascar, bon à savoir, cela évite les controverses avec le tenant du titre et m’encourage à approfondir nos relations, ce qui semble accepté. Je trouve qu’elle ressemble un peu à Marlène Dietrich. Pour être plus près d’elle, je déménage et loue une chambre courant juillet dans l’hôtel où elle réside. J’ai davantage de confort mais un prix bien plus élevé et nettement au dessus de mes moyens. J’obtiens une autre chambre moins chère, plutôt une cellule monacale, retour du broc et du seau, mais qu’importe je suis près de Marcelle. «Amour, Amour, quand tu nous tiens on peut dire Adieu prudence» a écrit La Fontaine dans une fable.

Un soir d’août, elle me dit : «J’ai dix ans de plus que toi, je sais que tu veux partir en Afrique. Je pense qu’il faut cesser de nous voir. J’ai retrouvé quelqu’un que je connais depuis longtemps, je crois que nous allons bien nous entendre». Elle me dit des paroles gentilles et puis Adieu. Elle a quitté l’hôtel peu de jours après. Cela m’a flanqué un coup de cafard mais je ne pouvais lui en vouloir. Je me suis trouvé au bon endroit au bon moment quand elle a eu envie de rencontrer un homme en retrouvant sa liberté. J’ai gardé le souvenir de jours heureux dans la grisaille de l’époque de ce qui était un CDD mais pas un CDI.

La vie continue, je retrouve le moral quelques jours après quand le destin est encore intervenu.

 

Depuis des mois, je cherche du travail en Afrique. Il me fallait un point de chute pour avoir le laissez-passer permettant de quitter l’hexagone. Partir clandestinement et débarquer en Algérie, je l’avais envisagé à la suite d’une rencontre avec un garçon que j’avais connu dans les Chantiers de jeunesse. J’avais d’autant plus de raison de me souvenir de lui qu’il était un membre actif du comité d’accueil à mon arrivée. Il était un cousin germain de Tino Rossi, il lui ressemblait et avait du talent pour chanter, ce dont il nous faisait profiter. Quand je l’ai revu il était dans le service hôtelier d’un navire qui faisait la liaison avec Alger, il pouvait me faciliter les choses.il me dit. Je ne l’ai pas voulu car débarquer sans savoir où aller c’était me faire arrêter et avoir de gros ennuis.

 

J’avais fait des demandes d’emploi à toutes les adresses d’employeurs potentiels trouvées en Afrique, mais sans succès jusqu’à la fin du mois d’août. Je reçois alors une offre de Tunis. Elle provient d’une administration appelée Forces makhzen de Tunisie, il s’agit de police, gendarmerie, protection, etc…, qui a dans son activité, le service des transmissions de l’armée française (encore une bizarrerie de l’époque). Le personnel est Français, en partie ancien militaire. J’accepte avec joie et donne ma démission, j’étais au siège de la Région PACA.

Quelques jours après, je suis convoqué à la direction générale, excellent accueil, pour me dissuader de quitter mon emploi. Je suis très bien noté, en restant, j’ai une belle carrière devant moi, etc, etc… Je suis très flatté et dois avoir l’air ému mais, intérieurement, je me dis qu’en face de moi, j’ai un sacré faux jeton. C’était le moment où le STO (Service Travail Obligatoire en Allemagne) est programmé. Le volontariat n’a pas donné de bons résultats et on avait besoin de main d’œuvre Outre –Rhin. Les entreprises, dans les deux zones, devaient établir une liste à cette fin. Vu mon âge et étant un des derniers entrés, je savais que j’y figurais en bonne place. Moi parti, il fallait désigner quelqu’un d’autre. Je confirme ma démission, laissant en pleurs mon interlocuteur. S’agissant d’une administration censée être tunisienne, on ne me demande pas de signer un engagement de fidélité à Pétain. Je l’aurais aussi bien signé en faveur du Bey de Tunis pour obtenir mon pass. Je prends mon billet pour embarquement le 1er octobre. Avant mon départ, ayant reçu mes tickets d’alimentation pour le mois commençant, j’achète de quoi manger sur le bateau. En quatrième classe, on n’est pas nourris.

C’est à la cafétéria qu’on peut acheter des choses à manger et à boire, mais chères. Je vends des affaires d’hiver dont je pense ne plus avoir besoin pour me procurer des liquidités (le textile s’achète avec des points) et n’emmène qu’une partie de mes affaires, demandant d’attendre que je donne une adresse pour me faire parvenir le reste.

Je suis heureux de quitter Marseille parce qu’il le fallait pour poursuivre mon objectif mais j’ai le cœur serré de m’éloigner un peu plus pour je ne sais combien de temps de tout mon passé et de tout ce que j’aimais. Et puis je me trouvais bien dans cette grande Cité, si diverse mais si attachante par certains côtés. J’ai trouvé la population locale très accueillante et avais du plaisir à l’entendre parler avec son accent si fleuri. Une ombre cependant durant mon séjour. Dans l’hôtel que j’habite en dernier, il y a un bureau de réception à l’entrée. Le soir, c’était un garçon de mon âge qui était présent, un étudiant d’origine algérienne, cela lui procurait un peu d’argent pour payer ses études.

Je parlais avec lui certains soirs avant de monter dans ma chambre. Un jour il me dit «Aujourd’hui j’ai eu la visite d’un policier qui m’a demandé s’il y avait des Juifs dans l’hôtel, je lui ai dit que non». Je ne lui ai pas dit qu’il y en avait au moins un. Cela m’a troublé, alors en zone «libre» aussi la police veut faire un repérage antisémite? Pourquoi? C’est Vichy qui l’a demandé probablement.

Cela a dû servir par la suite quand la zone a cessé d’être libre en novembre.

 

J’ai revu Marseille après la guerre, le vieux-port a bien changé. Les Allemands, en janvier 43, ont démoli tout le quartier après avoir fait des rafles, avec la participation de la police française, des centaines d’habitants d’origine juive ont été déportés. Trente milles personnes ont dû quitter les lieux, le pont transbordeur a été démoli par l’Occupant en 1944 pour obstruer le vieux port.

3 – La Tunisie occupée

Le bateau est un vieux rafiot «Gouverneur Général Lépine» remis en service, il va commencer à tanguer dès le départ du quai de la Joliette. La traversée dure 3 jours. On longe les côtes espagnole, algérienne et tunisienne. La première nuit dans le Golfe du Lion est assez agitée. Pas de cabine dans ma classe, je couche sur le pont dans un transatlantique. Je fais connaissance d’enseignants rejoignant leur affectation pour la rentrée scolaire, alors début octobre. Etant dans la même classe, ils ont de quoi se nourrir, certains ont le mal de mer et ne mangent pas, ils me font profiter de leur manque d’appétence.

Je débarque le 4 octobre et trouve une chambre à la limite de la Médina, dans un petit hôtel meublé dont les propriétaires (ou gérants) sont Italiens.

C’est le Ramadan, je suis bercé une partie de la nuit par de la musique locale.

 

Je me présente le lendemain au bureau où je dois travailler. Il est dans la Casbah, au bout de la Médina qu’elle domine de sa hauteur. Le patron m’explique que je suis embauché parce que dans ma lettre de candidature, j’ai mentionné que je savais taper à la machine à écrire car dans cet organisme on ne peut embaucher que des hommes. Il me demande une démonstration de mes capacités en la matière, l’essai n’est pas fameux, je m’étais un peu vanté.

 

J’avais appris dans mon emploi parisien à taper sur une machine mais n’avais que peu d’occasions de m’en servir, seulement en cas de besoin urgent, mais je suis loin d’avoir la rapidité de mes collègues dactylos professionnelles.

Je raconte que cela fait deux ans que je n’ai pu me servir de machine mais que cela allait revenir rapidement. Mon futur patron me dit qu’il va partir en vacances en France un mois et qu’on peut se passer de ma présence jusqu’à son retour. Il me conseille de mettre à profit cette période en prenant des cours à l’école Pigier pour me remettre dans le bain. A mon retour, si ça va bien vous restez, sinon on met fin à votre contrat.

Ma situation financière ne me permettait pas de suivre des cours pour améliorer mes performances, je dois d’abord penser à manger. Heureusement, on ne connaît pas de rationnement alimentaire. Pendant près d’un mois, je me suis refait une santé avec les spécialités locales. Le petit déjeuner avec les ftaïrs, sorte de beignets frits dans des petites échoppes à la demande et pour les repas principaux les casse-croûte tunisiens, sandwichs avec thon, olives et divers produits locaux, c’est un peu monotone mais très bourratif. Et puis, il y a les dattes, pas chères mais succulentes, transparentes, un très bon dessert.

Je passe mon temps à visiter la ville et m’intéresse à son histoire qui remonte loin dans le temps, des siècles avant l’ère chrétienne. Elle a été occupée successivement par des populations venues de tout le bassin méditerranéen. On sait que Carthage, capitale de la région et concurrente de Rome, a été détruite par Scipion l’Africain. Cela me rappelle que Radio-Paris occupé répétait tous les jours : «Comme Carthage, Londres sera détruite».

En 1881, la Tunisie devient un protectorat français, le Bey reste sur son trône. Il y a quatre communautés formant un total d’environ trois cent mille habitants, deux sont autochtones, l’Arabe la plus importante, la seconde d’origine juive, les deux autres sont la Française et l’Italienne, population à peu près égale.

Nos compatriotes paraissent avoir les meilleurs signes extérieurs de bien-être.

 

Début novembre, mes vacances de bienvenue terminées, je vais à mon lieu de travail. Je ne me fais pas d’illusion sur la décision, je suis viré. Pendant mon temps libre, je m’étais un peu renseigné, à moins d’être très exigeant, on doit pouvoir trouver de l’embauche. Je ne me fais pas trop de bile. Le responsable du service où je suis affecté me dit que le patron rentre la semaine prochaine, ce sera lui qui prendra la décision. Le couperet tombera donc plus tard. En attendant, je suis installé à un bureau, on me donne quelques informations sur l’organisation administrative et le travail qui est demandé. En regardant taper à la machine la personne que je dois remplacer pour cause de mutation, j’ai de moins en moins de doutes sur le sort qui m’attend.

 

Le huit novembre est un dimanche, le jour où je déjeune au restaurant le midi, j’y rencontre un garçon de mon âge, un étudiant dont la famille habite dans le sud. Nous nous installons à la même table. Je suis à peine arrivé qu’il s’exclame «Vous connaissez la nouvelle?», je fais signe que non, il m’annonce : «Les Américains et les Anglais ont débarqué sur les côtes algériennes et marocaines, les troupes françaises s’opposent, c’est la guerre». L’après-midi, je ne remarque pas de réaction, ambiance dominicale habituelle, la vie continue. C’est le lendemain que l’on commence à en savoir plus sur les évènements qui se passent dans les pays voisins mais la Tunisie semble restée à l’écart. Trois jours plus tard, le 11 novembre, c’est l’armistice (comme en 1918). On apprend qu’un accord a été signé entre le Général américain Clark et L’Amiral Darlan, dauphin de Pétain, qui se trouvait opportunément là au chevet de son fils malade. Il annonce que l’armée d’Afrique du Nord rejoint le camp allié, que la Révolution Nationale continue, «il faut délivrer le Maréchal».Il prend le pouvoir et le commandement de l’armée est confié au Général Giraud, c’est un des grands officiers fait prisonnier en 1940 qui a réussi à s’évader on ne sait trop comment, revenu en zone libre, passé en Espagne et débarqué en AFN par les Américains. On apprend que le jour du débarquement un groupe de Français pro-Gaulliste avait fait prisonnier à Alger, l’espace d’une nuit, des personnages importants dont le Général Juin qui avait un commandement. Pour la Tunisie, la situation est différente, le Pouvoir est resté fidèle à Vichy. L’armée française a reçu l’ordre de faire mouvement vers l’Ouest pour barrer la route à «l’envahisseur». Elle avance de 50 Kms jusqu’où les Américains se sont arrêtés. Des messages contradictoires lui sont envoyés, de Tunis, qui lui demande de leur barrer la route et d’Alger, de se joindre aux forces alliées. Finalement, elle ralliera les autres forces d’AFN, il n’y a plus d’Armée française en Tunisie, à part la gendarmerie qui est restée sur place. Nous avons dorénavant trois France, celle de Vichy, une à Alger et une autre à Londres. Cette dernière a été tenue à l’écart du débarquement en AFN.

 

Le lendemain de ce dimanche historique, je vais à mon nouveau lieu de travail. C’est l’effervescence dans les bureaux, ça discute ferme sur la situation générale et celle du service en particulier. Le patron n’est pas rentré, on suppose qu’il est resté dans l’hexagone, les liaisons maritimes sont coupées. Il ne saura pas si j’ai fait des progrès en dactylographie, ça lui évite d’être déçu.

Pour ce qui me concerne, c’est le statut quo, j’y suis, j’y reste, je continue à m’occuper de petits boulots. Quand la situation s’éclaircit avec l’entrée en guerre déclarée à Alger au côté des alliés, et avec la participation des troupes venues de Tunisie, il n’y a plus rien à faire, exit la dactylographie, on pense que le pouvoir à Tunis passera lui aussi sous l’Autorité d’Alger. On attend l’arrivée des armées alliées. Les choses ne se passent pas ainsi, Sœur Anne n’a rien vu venir. Les Allemands ont réagi le 11 novembre en envahissant la Zone «libre».

 

Quelques jours plus tard, un premier groupe occupe l’aéroport «El Alouina» pour préparer l’arrivée du gros de la troupe. Je n’ai pas envie de me retrouver sous l’occupation et demande à un commandant de gendarmerie venu en visite au bureau s’il y a une possibilité de passer à l’ouest en territoire allié, les moyens de transport habituels ne fonctionnant plus. Il me répond que ce n’est pas la peine de partir, les Américains seront bientôt là. J’ai eu tort de le croire. Les alliés, Français compris, restent à Medjez el Bab à 50 Kms de la capitale. Et les Allemands occupent une grande partie du pays, l’activité terrestre restera nulle pendant des mois. Il n’en est pas de même dans les airs. L’aviation américaine va bombarder de plus en plus ses objectifs, le port va beaucoup souffrir, la ville également, l’impact des bombes étant approximatif. Dès les premiers jours de leur arrivée nous avons la visite d’un commando de quelques hommes. Nous sommes dans la casbah d’où l’on domine la ville, des antennes radio fleurissent le paysage, celui qui semble être le chef nous dit dans un français à peu près compréhensible qu’ils vont occuper les lieux et s’installer là où nous sommes, et nous demande de nous en aller de suite. Il accepte que nous prenions nos affaires personnelles. Mon chef prend dans son bureau le revolver qui s’y trouve. Aussitôt, j’entends un cri guttural, les armes en bandoulière sont prises en main et on nous ordonne de nous aligner au mur. Bien qu’il lui explique que c’est une affaire personnelle, l’arme lui est confisquée, l’incident est clos et nous allons en ville dans un bureau mis à notre disposition.

L’armée française, en quittant Tunis, avait laissé dans la casbah bien des choses qui pouvaient être utiles aux civils. Avant l’arrivée des Occupants, on demande que les portes des dépôts soient ouvertes afin que la population puisse en profiter, c’est d’abord refusé puis, devant l’insistance manifestée, les autorités acceptent enfin que les gardiens (policiers ou gendarmes?) ouvrent les portes. J’ai pu obtenir un peu de tissu destiné aux uniformes, ce qui m’a permis de me faire confectionner des pantalons, ce dont j’ai bien besoin.

J’avais écrit à Marseille dans les premiers jours d’octobre de me faire parvenir les bagages laissés en attente. En raison des délais de transport du courrier, des marchandises et en raison des évènements, je n’ai rien récupéré.

Avec l’arrivée des troupes allemandes, c’est le début des restrictions alimentaires, il faut nourrir les occupants et il y a davantage de difficultés pour circuler.

Quelques semaines plus tard, c’est l’entrée en scène de l’armée italienne. On ne sait pas en voyant les soldats dans les rues, s’ils viennent d’Italie ou si ce sont des membres de la communauté résidente qui ont été mobilisés. Ils sont souvent en compagnie de civils, on ne sait pas s’ils ont des liens sur place ou si ce sont des rapprochements dus à un langage commun. Si les Allemands donnent l’image d’une armée traditionnelle, les Italiens sont loin de donner la même impression dans leur tenue vestimentaire et leur air plutôt décontracté.

 

J’ai vécu les premières journées de l’évènement avec des moments de joie et d’inquiétude. Quand trois jours après le débarquement, j’ai appris l’annonce du ralliement des autorités d’Alger à la cause alliée, c’était une bonne nouvelle et j’étais heureux d’avoir réussi à passer du bon côté. Le lendemain, 11 novembre, j’apprends que les Allemands ont envahi la zone jusqu’alors considérée comme libre, c’est une source de tourments. Je pense à ceux qui sont restés et en premier à Marcelle. Est-elle toujours en liberté provisoire ? Je souhaite qu’elle ait pu se cacher. Si elle était retournée en prison, son dossier risque-t-il d’être connu des occupants? Que peut-il lui arriver? J’espère que l’administration judiciaire française fera ce qu’il faudra pour empêcher toute curiosité dangereuse. Je pense aussi à Mireille et ses parents. Ont-ils pu partir quand c’était encore possible? Cela m’amène à me demander quelles vont être les conséquences pour tous les gens qui ont tout à craindre des Nazis alors qu’ils se croyaient en sécurité.

 

Puisque je vais rester, je cherche à quitter l’hôtel pour un domicile moins onéreux. J’en parle au bureau. Un collègue m’informe qu’il a une chambre meublée chez une personne âgée qui a un grand appartement et sous-loue pour des raisons financières. Il va libérer celle qu’il occupe car il va se marier bientôt et a trouvé ce qui lui convient pour vivre avec sa future épouse.

La propriétaire donne son accord et je vais déménager début décembre.

Malheureusement il ne se mariera pas. Quelques jours avant son mariage, il avait quitté le bureau un peu avant l’heure de midi pour aller à la rencontre de sa fiancée travaillant près du port, il a été tué sous un bombardement.

Avec l’occupation allemande, on a aussi la propagande. Le journal de Tunis est sous son contrôle. Il a un nouveau rédacteur en chef qui lui témoigne beaucoup de sympathie, c’est un professeur de Lycée. En dehors de la vie locale, l’information ressemble à celle que j’ai connue avant mon départ de Paris.

La vie continue avec son activité habituelle, on a le couvre-feu, on fait la queue pour acheter ce qu’on peut trouver sans tickets de rationnement. Je remarque que dans la communauté arabe, on n’est pas mécontent de voir que la puissance dominatrice est dominée, les enfants offrent leurs services aux soldats, cirage de bottes et autres, ils ont appris quelques mots d’allemand.

Côté italien, les gens qui sont familiers des soldats de leur pays en profitent pour les envoyer faire les courses, ils s’octroient souvent un droit de priorité.

 

L’attitude de la communauté française dans sa grande majorité a évolué au fil des évènements. Les quelques contacts que j’ai eus en arrivant début octobre m’ont donné le sentiment que Vichy était bien accepté. Je me souviens que quelques jours après mon arrivée et ne connaissant personne, j’ai appris qu’il y avait un bureau des Chantiers de Jeunesse comme en France. Je suis allé les voir, les deux responsables qui étaient là me font part de leur crainte d’un renversement du pouvoir par les communistes et leurs alliés. Ils me demandent si à mon avis la population défendra le Maréchal. J’ai répondu que je n’en savais rien et suis parti en me promettant de ne pas y retourner.

Après le débarquement et le ralliement aux alliés, c’est vers Alger qu’on place ses espoirs parce qu’avec ce nouveau pouvoir, c’est la politique de Vichy qui continuera sur le plan intérieur. Le Général de Gaulle est considéré comme un «politiquart» qui n’a pas vocation à exercer le pouvoir. C’est ce que j’entends par un certain nombre de personnes de l’Administration, compte tenu que beaucoup d’entre eux sont d’anciens militaires de carrière. Dans quelle mesure cela reflète l’opinion de la majorité, je ne sais pas mais je n’ignore pas que beaucoup penchent plutôt pour un pouvoir autoritaire.

 

Depuis le début de l’année, question finances ça allait mieux. La grille des salaires était calquée sur celle des PTT en France, majorée de 33% (le tiers colonial). Ma logeuse, en plus de la location de deux chambres, avec son aide-ménagère faisait table d’hôte le midi, sauf le dimanche. Nous étions une dizaine de pensionnaires dont six gendarmes. Les conversations portaient souvent sur les évènements, si tout le monde était pour la victoire alliée, c’était avec ceux d’Alger qu’on voulait voir la France redevenir libre, le pouvoir qu’ils en feraient semblait indifférent à tous les participants autour de la table. Les gendarmes, tout en étant à l’unisson, faisaient quand même remarquer qu’ils devaient obéir aux autorités toujours en place à Tunis. Toutes ces personnes que je fréquente le midi sont par ailleurs de braves gens mais paraissent indifférents à la défense de certaines valeurs, cela m’inquiète mais j’espère qu’ils sont minoritaires.

 

Avec l’arrivée du printemps, l’espoir renait. On est informés de l’évolution des évènements. Stalingrad a coûté cher aux Allemands. Depuis octobre 42, les Britanniques ont pris l’offensive à El Alamein et, faisant reculer l’Africa Corps, s’approchent de la Tunisie, la résistance en France s’organise.

Les Allemands, pour s’attirer la sympathie, organisent un gala en faveur des victimes des bombardements. Le dimanche matin, une musique militaire donne une aubade Place de France au cœur de la ville, elle a du public. On y voit des généraux, reconnaissables aux revers de leur uniforme, venir saluer les musiciens (Nos généraux en 40 ont eu aussi des revers, mais avec une autre acception).

Un soir au restaurant, un soldat paraissant du même âge que moi, vient s’asseoir à ma table. Il cherche à entrer en conversation en me parlant de son arrivée en bateau et de la découverte du pays, cela dans un français à peu près correct. Je l’écoute. Il me désigne discrètement un soldat plus âgé assis à une table au fond du restaurant et me dit qu’il a appris la veille que sa femme et ses enfants sont morts sous un bombardement. Que répondre? je lui dis : «c’est la guerre», il répète les mêmes mots et c’est la fin de notre conversation. Lorsque je suis rentré dans ma chambre, j’ai eu une pensée de compassion pour ce soldat qui a perdu sa famille. C’est un ennemi, mais cela ne lui retire pas son statut d’être humain et de souffrir de ce drame. J’ai alors pensé aux autres victimes, que j’ai pu connaître ou non mais avec qui je me sentais proche. Poursuivant ma réflexion et compte tenu de l’âge de ce soldat, la quarantaine environ, je me suis demandé s’il n’était pas de ceux qui avaient porté Hitler au pouvoir lors des élections en 1933 et était donc responsable du malheur qui lui est arrivé. Mon voisin de table était le premier ennemi avec qui j’avais eu quelques mots de conversation. S’il n’avait pas été en uniforme, je l’aurais trouvé plutôt sympathique, il était trop jeune pour avoir une responsabilité dans le conflit.

Je ne peux pas savoir s’il a été conditionné par tout ce qu’on lui a mis dans la tête et est devenu un fidèle du régime nazi ou s’il a gardé un libre arbitre.

Si ces deux personnes sont sorties vivantes de la guerre, que sont-elles devenues? de bons démocrates débarrassés du poison qui leur a été injecté?

 

Le STO est importé en Tunisie, pas pour aller en Allemagne, mais ici, on a besoin de main d’œuvre pour réparer les dégâts dus aux bombardements, c’est en faveur de l’occupant pense-t-on (port, terrain d’aviation, routes etc..). Les hommes jeunes doivent se faire recenser. Au bureau, on me donne une vareuse d’aspect militaire, avec ceinturon et étui à revolver (vide). Je me présente en disant que je suis dans les Forces Makhzen, chargées de la sécurité, on en prend acte et je n’en entends plus parler, ni personne à ma connaissance, vu l’évolution des évènements.

 

La guerre gagne en intensité, les sirènes d’alerte pour aller aux abris retentissent de plus en plus souvent. L’immeuble où j’habite n’en a pas, vu la proximité de l’eau de mer. Les tranchées aménagées sont trop loin pour y accéder, alors on descend dans le corridor d’entrée. C’est l’occasion de faire plus ample connaissance avec les voisins en bavardant. Habitant au 1er étage d’un immeuble qui en compte six, s’il s’écroule j’en aurai un de plus sur la tête.

A partir du mois d’avril, on sent que la fin approche. La 8ème armée britannique a fait du chemin depuis el Alamein, elle est proche de Tunis. A l’ouest, les alliés commencent à bouger et ne sont pas loin non plus. Début mai, les Allemands, sachant la guerre perdue en AFN, prennent le chemin du départ. Des convois traversent la ville en direction du nord pour embarquer, le port de Tunis est devenu inutilisable, celui de Bizerte est encore entre leurs mains. La population civile avait été évacuée dès le début de la guerre, la ville a été fortement bombardée et détruite en grande partie. A Tunis, on fait appel aux habitants pour la garde des maisons démolies afin d’éviter le pillage. Un soir, ma faction terminée, je rentre chez moi. Un convoi de camions allemands arrive à ma hauteur et s’arrête. L’homme, à côté du chauffeur, m’interpelle et me demande le chemin pour une adresse où il doit se rendre. Je connais le nom de l’avenue mais ne sait pas comment y aller, je lui fais signe «tout droit». Il me demande, ou plutôt, il m’ordonne de monter à côté de lui. Je lui fais signe, geste à l’appui, que j’ai envie d’aller me coucher. Je l’entends crier et mettre la main à sa ceinture, j’imagine qu’il a un revolver d’accroché dans un étui. Je ne résiste pas à une invitation ainsi formulée et je monte dans le camion. On se met en route. Après avoir roulé environ 200 mètres, je fais signe de stopper et demande à mon gentil compagnon la permission de descendre voir le nom de la rue devant laquelle on passe, il consent. Cet Allemand a commis une grosse erreur, il n’aurait pas dû faire confiance à un inconnu. Je suis déjà allé dans ce secteur, il y a tout un dédale de rues. J’avance jusqu’à la première rue, à quelques mètres et disparaît en continuant à changer de chemin. Fin de mon travail de guide. Je regagne ma chambre avec la satisfaction du devoir accompli mais le lendemain j’éprouve une frousse rétrospective. Si le Fuhrer du convoi m’avait suivi sans que je m’en aperçoive et avait remarqué que j’allais lui fausser compagnie, je risquais d’avoir un conflit personnel avec cet individu et nous n’aurions pas été à armes égales, ma ceinture n’ayant pas d’étui à revolver.

 

4 – La Tunisie libérée 

 

Le sept mai après le déjeuner, je sors de ma chambre pour aller au bureau faire acte de présence. Je vois deux soldats allongés sur le trottoir derrière leur fusil-mitrailleur. Ils semblent s’attendre à devoir utiliser leur arme. Je poursuis ma route et arrivé à un carrefour, je vois deux auto-mitrailleuses. Dans chacune, on voit qu’un homme armé d’une mitraillette s’est émergé et est en position de tir. Aucun doute, ce sont des Anglais. Ils ont coupé en empruntant des artères transversales, l’axe routier que prennent les Allemands en déroute pour s’en aller. Derrière eux, une ribambelle de camions arrêtés et les soldats, qui devaient les occuper, alignés le long des trottoirs, les mains derrière la nuque, sous la surveillance d’autres hommes nouveaux arrivés, avec un uniforme que j’étais heureux de voir, image que j’ai toujours en mémoire.

 

J’arrive à mon lieu censé être de travail. On était heureux, dehors c’est le calme. Je craignais que les Allemands ne quittent pas les lieux sans réagir. Les Anglais semblent peu nombreux. Les soldats du Reich vont peut-être revenir et combattre pour protéger leur départ? Les Allemands n’ont pas riposté. Bizerte a capitulé ce même jour et c’est la fin de la guerre en Afrique du Nord. L’Opération «Torch», nom donné par les Américains, qui avait commencé le 8 novembre, est terminée.

Le lendemain, on a vu arriver des régiments de tous les pays ayant participé à ce conflit, Américains, Britanniques, les pays du Commonwealth et les Français des armées qui les avaient rejoints après le débarquement en AFN.

On commence à en savoir plus sur ce qui vient de se passer. En fait, Tunis a été libéré par la 8ème armée commandée par le général Montgomery et dans laquelle il y avait deux divisions FFL, la 1ère depuis el Alamein, la seconde venait d’Afrique noire avec le Général Leclerc et l’a rejointe à Tripoli en Libye.

Dans les jours suivants, nous voyons en ville des soldats avec des uniformes ou des accessoires de toutes sortes, qui évoquent leur pays d’origine. Ceux qui sont au service du Roi George VI ont un détail de leur tenue qui les identifie, les Écossais à leur béret, les Australiens à leur coiffe, les Indiens à un turban, etc… Quand on voit un soldat qui parle français, s’il a la tenue modèle Yankee, c’est l’armée Giraud, avec le modèle british, c’est un FFL. Les Britanniques, quel que soit le grade, sont en short avec caleçon court, les Américains en pantalon avec caleçon long (short et caleçon long, ce ne serait pas seyant).

Il y a un défilé militaire présidé par le Général Eisenhower, commandant en chef pour toute l’Afrique du Nord. Il est entouré d’une pléiade de généraux alliés, caleçons courts et longs mélangés, mais nos grands chefs Français semblent briller par leur absence.

Pour la population civile, la vie reprend comme avant l’occupation mais c’est Alger qui a pris le pouvoir. Il nomme un nouveau Résident Général, en remplacement de l’Amiral Esteva, que les Allemands ont emmené en partant. Il sera condamné à mort par contumace le 14 mai par un tribunal présidé par le général Giraud, qui a remplacé l’amiral Darlan torpillé à coups de revolver la veille de Noël. Il est reproché à l’ancien Résident d’avoir été très coopératif avec l’Occupant. Revenu en France, il sera félicité par Vichy pour avoir bien obéi aux ordres. Arrêté à la Libération et condamné à perpétuité, il sera libéré en 1950 pour raisons de santé et décédera peu de temps après.

Le Bey de Tunis qui a manifesté beaucoup de sympathie pour nos «visiteurs», sera touché mais pas coulé. Il devra prendre la route de l’exil et sera remplacé par un membre de sa famille dont je n’ai retenu ni le nom ni la parenté.

 

Les partisans actifs de Vichy changent leurs propos, ils se rallient à la nouvelle donne en expliquant que c’était toujours ce qu’ils espéraient. Sur la place de France, il y avait un grand local de propagande pour Vichy. Dès le lendemain de la Libération, les affiches en sa faveur ont disparu. Elles sont remplacées par un drapeau français qui couvre toute la vitrine. C’était entre autres activités le siège des SOL (Service d’Ordre Légionnaire), dont le rôle est d’encadrer les manifestations «légionnaires quand Pétain venait se faire acclamer par les foules notamment. Vichy avait regroupé en une seule, nommée «Légion des Combattants» les diverses Associations existantes. Les membres de cette organisation avaient un uniforme quand ils étaient censés être en service. Je n’en ai rencontré que très peu avec cette «fière» tenue, qui

ressemblait à celui des chemises brunes nazies et fascistes de Mussolini. C’est de cette sorte de police supplétive qu’est sortie la Milice de sinistre réputation.

L’un d’entre eux, pendant l’occupation, venait au bureau avec son uniforme voir mon patron, avec qui il était en relations. Je l’ai vu revenir après «en civil».

Il s’arrête au passage dans le bureau pour dire bonjour, je lui dis d’un air naïf

«Je ne vous reconnaissais pas sans votre uniforme». Il me répond, d’un ton gêné , d’avoir été forcé de porter l’uniforme car il était en la circonstance un garant de l’ordre et un défi aux Allemands, une attitude patriotique en quelque sorte.

Les habitudes reviennent. Le journal a changé de rédacteur en chef, les petits cireurs se sont vite mis à l’anglais, les dégâts dus aux bombardement sont importants, le tramway qui, de Tunis allait jusqu’à la mer et longeait la côte jusqu’à La Marsa en passant par Carthage, Sidi Bou Saïd, Salambo, ne fonctionne plus, les voies étant hors d’usage, le port n’a plus d’activité.

Les jeunes Tunisiens se sont rapidement mis à l’anglais pour offrir leurs services aux nouveaux arrivants. Le dollar et la livre sterling sont acceptés dans le commerce mais ce sont des billets qui ne sont valables qu’en AFN. Le dollar valait 75 francs.

 

La vie professionnelle doit reprendre. On commence par récupérer les archives qu’on avait planquées dans les sous-sols de la casbah, cela nous donne un peu de quoi s’occuper mais nos bureaux ne sont pas encore accessibles, des remises en état sont nécessaires. Nous prenons connaissance de la réorganisation en cours des services et on attend des instructions pour la suite.

 

Tous ces derniers jours ont été chargés d’émotions diverses, la joie d’être maintenant du bon côté, respirer un air plus sain, plein d’optimisme pour la suite. Le journal nous apporte des nouvelles sur les évènements, les succès Alliés ont remplacés ceux des Allemands. Les moments d’euphorie passés, je ne pouvais ignorer les conséquences négatives qui en découlent. Je n’étais plus dans le même monde que ma mère et de ma famille.

On savait que la situation devenait de plus en plus sévère en Métropole mais ce n’était que des rumeurs qu’on entendait, la réalité était encore plus lourde.

 

5 – Sous les drapeaux

 

Nous apprenons par le journal que les Français de Tunisie seront mobilisés comme le sont ceux d’Algérie et du Maroc, ce qui est logique. Une information nous est communiquée au bureau. Les contractuels (j’en suis un) sont titularisés et continueront à recevoir leur traitement, sous déduction de ce que l’armée leur verse (c’est assez modique), cela s’appelle un différentiel.

Nouveau sujet de réflexion : c’est dans l’armée réorganisée par Alger, qui est l’héritière de Vichy, que je serai incorporé et je suis perplexe. J’étais parti pour rejoindre les FFL et je vais me trouver dans une armée «concurrente».

J’apprends le 27 mai que les FFL ont ouvert un bureau de recrutement en ville. Je préfère servir dans cette armée que dans celle qui a un relent de Révolution Nationale, la libération du Maréchal n’est pas dans mes objectifs. Je vais à ce bureau qui accepte ma candidature et on me demande de revenir le soir même pour aller à Kairouan, à 100 kms de Tunis (c’est une ville sainte de l’Islam) où est situé le campement. Je retourne à mon travail faire mes adieux aux collègues et prévenir ma logeuse à qui je laisse en dépôt mes affaires à l’exception de mon dictionnaire franco-anglais qui me servira peut-être. Et tant pis pour le différentiel. Je pars comme convenu pour Kairouan. Je suis loin d’être seul, il faut plusieurs camions. Le lendemain matin, rassemblement sur un grand terre-plein pour une allocution du Général Leclerc, on est environ une centaine. J’ai appris par la suite que le bureau, qui venait d’ouvrir, a été fermé au bout de peu de jours. Outre les civils qui avaient fait ce choix, il y avait un début d’hémorragie dans l’autre armée, on avait constaté pas mal de désertions. Il y aurait eu, parait-il, des incidents, des transports ayant été bloqués. Deux jours plus tard, nous partons en direction de la Libye, près de Tripoli, la présence de troupes FFL en Tunisie n’est pas du goût du pouvoir algérien ni américain. Cela faisait près de trois ans que j’entendais parler des bienfaits du nouveau régime et des louanges pour ceux qui allaient construire une nouvelle France. C’était pour moi comme une seconde libération de me trouver dans un milieu qui était resté à l’écart de cette propagande.

 

Cette affaire de pouvoir va s’éclaircir début juin. L’existence de deux Autorités revendiquant la conduite de la guerre ne pouvait perdurer. Après le huit novembre, des contacts sont pris entre Londres et Alger. Une rencontre est organisée en février à Casablanca avec Churchill, Roosevelt et les Généraux Giraud et de Gaulle. Ce dernier a le soutien de la Résistance qui n’a aucune sympathie pour Alger. Les choses aboutissent fin mai non sans difficultés et le Général de Gaulle débarque à Alger le 2 juin après avoir exigé le départ des représentants de Vichy, le Gouverneur général d’Algérie et le Résident général au Maroc. Le Comité Français de Libération Nationale (CFLN) est créé et aura à sa direction les deux Généraux, les autres membres sont en nombre égal, leurs principaux collaborateurs. Il faudra plusieurs mois, truffés d’incidents, pour que de Gaulle reste seul à sa tête, Giraud garde un rôle militaire qui parait plus honorifique qu’indispensable à la conduite de la guerre.

Affecté au 1er Régiment de Marche de Spahis Marocains (RMSM), appelé «de Marche» parce que reconstitué pour la durée de la guerre, les chevaux sont à vapeur (auto-mitrailleuses). On est à peu de kilomètres de la côte mais c’est déjà le désert. Je suis vêtu de l’uniforme des FFL, c’est-à-dire anglais, seuls les grades (pour ceux qui en ont) sont français. On est installés sous une tente, je partage la mienne avec un garçon de mon âge d’origine Maltaise qui parle bien français. J’ai l’impression que je fais du camping. Il faut que j’apprenne à économiser l’eau, nous avons bien un puits mais c’est cependant grâce au ravitaillement par jerrycan qu’on a juste assez pour faire sa toilette, la cuisine … et boire du thé. Deux hommes sont désignés par semaine pour la popote, je fais équipe avec mon voisin de tente. Les menus sont peu variés, sausage, corned beef, mangés en buvant du thé. Nous sommes initiés au métier de soldat : trois mois environ de classe avec parcours du combattant, maniement des armes, j’apprends à démonter et remonter dans l’obscurité un fusil-mitrailleur. Les permissions nous permettent d’aller à Tripoli où, en plus de la population arabe, il reste toujours une communauté italienne. A deux reprises, avec mon peloton, nous avons 24 heures de garde d’un petit aérodrome anglais en bordure de mer sur lequel il y a quelques avions de chasse. Il parait que des commandos ennemis viennent la nuit pour tenter de les détruire, je n’en ai jamais vu l’ombre d’un seul. L’autre ennemi, contre lequel on nous met en garde, c’est le scorpion. Nous sommes dans le sable et ils s’introduisent sous les tentes, plutôt pour chercher de la nourriture que par curiosité. Il faut secouer ses bottines avant de les enfiler, des squatters ont pu y élire domicile, personnellement je n’ai pas eu de visiteurs de la nuit mais d’autres en ont eus. Quand ils sont renvoyés dans le sable, ils se suicident en se piquant pour ne pas mourir sur l’ordre de leur ennemi humain.

Etre sous les drapeaux, c’est perdre sa liberté d’agir comme l’on veut. Il faut accepter les contraintes inhérentes au fonctionnement de la machine militaire et les ordres qui en découlent, même si l’on n’en comprend pas toujours l’opportunité, la discipline est la force principale des armées.

Pour moi, qui depuis près de deux ans était seul responsable de mes choix, je ressentais un sentiment de sécurité et un peu de regret de perdre mon indépendance. Je vivais jusqu’alors dans la solitude morale, maintenant j’avais des copains qui avaient eu aussi leur aventure. La contre-partie était que cette ambiance nous éloignait de ce qui était extérieur à notre vie quotidienne. Nous n’avions pas de journaux pour nous rappeler pourquoi nous étions là.

Nous quittons la Libye, pays sous occupation britannique, en septembre pour revenir en Afrique du Nord sous pouvoir français, près de Casablanca à Fédala, appelé aujourd’hui Mohammedia.

Maintenant que nous sommes dans un pays où l’on retrouve une vie à la française, on apprécie d’avoir une nourriture et une boisson plus familières, le pinard est préféré au thé, les plats sont plus variés, on n’a pas à se plaindre, vu le contexte ce serait mal venu.

 

Puisque désormais il n’y a plus qu’un seul pouvoir, il est logique de fusionner les deux armées. La 2ème DFL devient la 2ème DB, après regroupement avec d’autres régiments issus des forces dépendant de Giraud. Cela ne s’arrête pas là, il faut aussi mélanger les hommes, j’en fais les frais. Je suis jugé inapte, en raison de ma vue, à rester dans une unité de blindés. Je suis muté dans un régiment de transmissions qui n’était pas issu des FFL. L’amalgame a été réussi pour la nouvelle organisation au niveau de la base, il n’en a pas été de même partout, semble-t-il, aux échelons supérieurs. Des officiers, ayant servi dans l’armée dépendant de Vichy, acceptent mal le nouveau pouvoir. De Gaulle n’est pas populaire dans certains milieux, cela se répercute en bas de l’échelle. Dans mon régiment, les ex FFL mettent une croix de Lorraine pour marquer leur différence car les uniformes, made in England, sont remplacés par celui que portent les GI. D’autres, qui ne sont pas ex-FFL, font de même pour afficher leur sympathie. Cela devient interdit sauf pour ceux engagés avant le 31 mai, comme je l’étais le 27 mai, je peux continuer à l’arborer. Une autre décision doit être prise concernant la solde, les FFL recevaient la même que les Britanniques, bien supérieure à la Française, ils l’ont gardée. Pour ce qui me concerne, je n’ai bénéficié que peu de temps de cet avantage, je me suis rappelé que j’étais devenu fonctionnaire. Etant désormais dans une armée «normale», j’ai demandé et obtenu de percevoir le différentiel. Il n’y a plus qu’une seule armée française en ce qui concerne les hommes car tout le matériel et l’équipement sont américains. Dans ma compagnie, il y a des originaires d’AFN et des exilés, comme moi de la Métropole, parmi lesquels ceux qui ont réussi à quitter l’Hexagone après l’occupation intégrale de notre pays, en passant par l’Espagne. Ils ont dû faire un plus ou moins long séjour dans des camps dans lesquels l’hébergement et la nourriture laissaient beaucoup à désirer. Ils étaient relâchés au bout d’un certain temps suite à des tractations, dit-on, avec les Américains, qui ont toujours des relations diplomatiques avec l’Espagne. Le vent tournait et Franco devenait plus soucieux, probablement pour son avenir. L’armée française devient mixte, elle a mobilisé les femmes âgées de moins de trente ans, célibataires et mariées sans enfants, ce sont les A.F.A.T. (Auxiliaires Féminines de l’Armée de Terre). Dans les transmissions, le grand patron étant le général Merlin, on les appelle les Merlinettes. Elles sont affectées dans les bureaux et services de santé, ambulancières entre autres, ce qui fait qu’on voit plus souvent des femmes prenant des leçons de conduite auto que des candidats du sexe fort (surtout pour rouspéter à ce sujet).

 

Je ne suis resté que quelques semaines à Casablanca. Je garde le souvenir d’une grande ville moderne, la population d’origine européenne est importante, principalement française et espagnole. Ma caserne étant dans le quartier du Maarif à une extrémité de la cité, un bus hippomobile assurait le transport, ce n’était ni rapide ni moderne mais bien apprécié quand on sortait. Dans ma compagnie, on a la bougeotte. En quittant Casablanca j’ai été envoyé à Fez puis près de Rabat sans savoir pourquoi, avant d’être muté en Algérie. J’ai commencé par aller à Dellys, un petit port entre Alger et la Tunisie, dont l’activité était pratiquement nulle à cette époque. Ce périple s’est terminé à Maison-Carrée, situé à une quinzaine de Kms d’Alger, toujours dans les transmissions. La guerre est finie en Afrique, elle n’a pas encore recommencé en Europe occidentale, on semble vivre ici comme si l’on était en temps de paix. Vu l’ambiance, j’ai l’impression de faire mon service militaire. Point positif, mais qui ne m’a pas servi jusqu’à présent, j’ai appris le Morse, je sais faire un SOS et grimper aux poteaux porteurs de fils téléphoniques, avec des griffes françaises ou américaines, les premières en forme de fer à cheval sont plus sécurisantes que les importées qui sont du genre éperon mais plus pratiques. Avec les françaises, à terre, on risque de mélanger les accessoires en marchant.

Notre encadrement, composé surtout de réservistes, ne nous impose pas une discipline très sévère mais il faut respecter le programme organisé.

 

On fait des marches plus ou moins longues sac au dos, et aussi au pas (indispensable pour bien défiler), apprendre à se servir des armes, et autres choses utiles pour faire de nous de valeureux combattants. Le matin, jogging d’une demi-heure environ dans la cour autour des bâtiments sous la direction d’un sous-officier réserviste qui a l’air de manquer d’enthousiasme pour cette tâche. Chaque fois que l’on passe devant la cantine, nous sommes quelques uns en queue du peloton à le quitter pour une pause-café (ou autre boisson plus chaleureuse) et à réintégrer le groupe quand il réapparait.

 

 

Dans ma compagnie, nous sommes une vingtaine de Français et une centaine d’Algériens. Nos compatriotes sont pour la plupart nés ici. En dehors du service, les «Métropolitains» et les «Pieds-noirs» ne se fréquentent pas. Les relations avec les Autochtones, appelés encore Indigènes, sont correctes mais ils forment une communauté séparée. Je remarque que ce sont eux qui sont en général, après les punis de prison, désignés pour les corvées les plus désagréables. Les permissions de sortie se passent à Alger, c’est facile de s’y rendre. On reste dans la ville moderne où sont les commerces, les cinémas, la rue de l’Isly est très fréquentée, on y voit beaucoup d’Américains, les Britanniques et ressortissants d’autres nationalités sont bien moins nombreux. Parfois, je vais faire un tour dans le quartier de la casbah, c’est une ville dans la ville, en forme de colline, elle me fait penser à Montmartre mais avec ses maisons si caractéristiques d’une autre époque et ses rues qui s’enchevêtrent. J’ai la sensation en sortant d’avoir voyagé et d’être revenu dans Alger la blanche.

Une cantine est en ville, on peut y déjeuner et s’approvisionner en divers produits de la vie courante : dentifrice, brosse à dents, etc…Le soir, on assiste quelquefois au spectacle de MP (Military Police) circulant en Jeep, casque blanc et bâton de la même couleur à la ceinture, faisant monter de force dans leur voiture des soldats passablement éméchés. Sur le marché parallèle, le commerce international est florissant, on trouve assez facilement cigarettes, chocolat et des produits de toutes sortes qui sortent des dépôts américains.

 

On parle de plus en plus du débarquement en France,les journaux nous informent que le Général Eisenhower doit quitter Alger pour Londres.

Le régiment auquel j’appartiens est destiné à rester en AFN et par conséquent je n’y participerai pas.

 

Au printemps 44, on demande des volontaires pour le Liban. Je suis candidat, ma présence en Algérie n’est pas indispensable et là-bas c’est encore la France Libre seule qui est au pouvoir depuis juin 41 pour exercer le mandat.

Nous ne serons que six à partir. On nous envoie à Alger dans une caserne du nom de Vallée qui ne doit pas être souvent habitée. On couche à même le sol sur des paillasses, des rats semblent avoir choisi ce lieu comme domicile.

C’est le huit juin, deux jours après le débarquement en France, que nous partons sur le plateau d’un camion, on a juste des bancs pour s’asseoir. Notre destination: Le Caire, environ 4.000 kms. Le voyage dure une douzaine de jours. Nous faisons des étapes en Tunisie et en Libye dans des camps bien aménagés par les Anglais pour l’équipement sanitaire et le ravitaillement mais beaucoup moins pour l’hébergement, survivance d’un passé récent durant lequel ils ont combattu contre les troupes de l’AfricaKorps. Le long de la route, nous voyons beaucoup de matériel de toutes sortes détruit lors des combats.

La traversée de ce pays s’est faite par la route côtière, d’abord la Tripolitaine dont l’arrière-pays est assez désertique et ensuite la Cyrénaïque, beaucoup plus vallonnée et cultivée. On ne parlait pas encore de la ressource pétrolière.

Nous sommes passés au sud de Tobrouk non loin de Bir Hakeim, c’est le lieu où la 1ère division des FFL, sous le commandement du Général Koenig, a tenu en échec pendant douze jours, fin mai-début juin 42, les armées allemandes et italiennes, les empêchant ainsi de poursuivre leur offensive qui les rapprochait du Caire et d’Alexandrie, elles n’étaient plus qu’à 160 kms de cette dernière ville. Le pouvoir égyptien était prêt à accueillir les Forces de l’axe, des généraux avaient pris contact avec les Allemands, parmi eux Anouar el Sadate, futur chef de l’État. Les Anglais réagirent vigoureusement, le gouvernement fut remplacé par un autre qui leur était plus favorable. Les Français résidant dans le pays qui étaient Vichyssois furent arrêtés. Les relations diplomatiques avec Vichy furent rompues avec l’Allemagne, elles l’étaient depuis le début de la guerre en raison d’un traité. La Grande Bretagne occupait l’Egypte depuis la fin du 19ème siècle, bien que juridiquement elle faisait partie de l’Empire Ottoman, au fil du temps c’était devenu un Protectorat anglais. Après l’arrêt de l’offensive ennemie fin juin à el Alamein, le calme revint. C’est de là qu’est partie en octobre l’offensive de la 8ème armée britannique qui s’est terminée en Tunisie quelques mois plus tard. Les FFL à Bir Hakeim ont bien rempli leur mission.

 

C’était dommage pour notre pays qu’à ce moment, et ce depuis juin 1940, une escadre française était à Alexandrie bloquée dans le port, l’Amiral Godefroy, par fidélité à Vichy, refusant de rallier la France libre. C’est bien après l’entrée en guerre de l’AFN que cette flotte reprit le combat, les Anglais ayant menacé de couper le ravitaillement.

Notre voyage se termine, rassasié de kilomètres, dans la banlieue du Caire sur le plateau de Gizeh au pied des Pyramides, dans un camp bien aménagé pour y résider un certain temps. Des contingents de tous les pays en guerre aux côtés des Britanniques sont présents, ceux du Commonwealth, Polonais, Belges Hollandais, etc…Nous allons au quartier français et sommes hébergés sous de grandes tentes relativement confortables. Il fait très chaud en juillet, nous avons des douches à proximité que nous utilisons abondamment. Pas d’activité en dehors de l’entretien de notre habitation. On a la vue des Pyramides toute la journée, on va les voir de plus près. J’ai été juste chargé deux journées de monter la garde dans le bâtiment où sont les locaux de la France libre au Caire. On attend le signal du départ pour Beyrouth, il faut l’accord des Anglais, dit-on.

Le soir, on a quartier libre, nous pouvons aller au Caire, à 15 kms environ. Nous nous y rendons en stop, pour le retour un car de ramassage nous attend en centre-ville.

 

Je constate que la langue française est d’usage courant, cela résulte d’une longue histoire des relations culturelles et autres que la France a eue au Proche-Orient. Les plaques des rues, dans la partie moderne que je connais, sont bilingues, Arabe et Français. Il y a trois journaux rédigés dans notre langue : le Journal d’Égypte, la Bourse égyptienne et le troisième dont j’ai oublié le nom. Je vais souvent au cinéma. Ce sont les films américains tournés depuis 1939 qui sont projetés que je vais voir. Ils sont en V.O. avec sous-titres français sur l’image et en arabe sur un petit écran à côté.

On fait comme en Angleterre, il me semble, la séance commence par l’image du Roi, c’était Farouk à cette époque, suivie de l’hymne national. Je parlais dans notre langue chez les commerçants et en général cela se passait bien.

Depuis le départ d’Alger je n’avais plus d’informations sur le débarquement. Je suis content d’apprendre que la France commence à être libérée et regrette de ne pas participer au combat, j’avais quitté la Métropole dans ce but.
Je n’ai pas eu avant mon départ de contact pour mieux connaître le pays où j’étais, les circonstances et le mode de vie militaire ne me l’ont pas permis.

 

Dans la seconde quinzaine de juillet, l’ordre de départ est donné. Nous sommes une dizaine à être désignés pour une mission particulière : aller d’abord à Port-Saïd par le train où un bateau a déchargé une cargaison de billets de banque imprimés en Angleterre, pour le compte de la Banque de Syrie et du Liban, et escorter ce trésor jusqu’à Beyrouth. Ce n’est pas un container qui va voyager mais des caisses qui sont dans un wagon de marchandises encore au débarcadère et dans lequel nous montons. On nous donne un fusil et quelques cartouches dont je ne pourrais pas me servir en cas d’attaque de l’ennemi, la culasse de mon fusil refusant de fonctionner. Notre train ne va pas à Beyrouth, il descend le long du Canal de Suez mais ne le traverse pas. Il va s’arrêter à Ismaïlia, à mi-chemin du canal (la ville a été fondée en 1863 lors de la construction de l’ouvrage),le changement c’estmaintenant. Une équipe de débardeurs avec des brouettes va transférer les caisses dans le wagon attelé au train qui va nous conduire à destination. C’est la nuit, pas d’éclairage sur les quais, la guerre est à des milliers de Kilomètres mais un raid aérien est toujours possible. Je perds de vue les transporteurs que je suis censé accompagner, espérant qu’aucun n’a pris une autre direction. Nous repartons le chargement effectué et arrivons le lendemain à Beyrouth, après avoir traversé la Palestine, sous Mandat britannique à l’époque, et avons été déchargés de notre mission de protection. Tout a dû bien se passer, je n’en ai plus entendu parler, ni de la prime qui nous avait été promise.

Nous sommes dans un pays dont l’histoire remonte à des milliers d’années et qui a subi toutes sortes de domination jusqu’à la fin de la guerre de 1914/1918 quand l’Empire Ottoman a été démantelé. Le Liban et la Syrie ont été alors placés sous mandat Français. Cela n’a pas été sans problèmes, des mouvements nationalistes se sont formés réclamant l’Indépendance, il y a eu la révolte des Druzes qui a ensanglanté le pays et sa voisine la Syrie. Ce n’est qu’en novembre 1943, à la suite d’un conflit avec le gouvernement et de manifestations, que le pouvoir français a accordé l’indépendance. Le Mandat était depuis juin 1941 exercé par la France Libre, c’est par conséquent le CFLN d’Alger qui a pris cette décision. La Constitution avait été élaborée pendant le mandat, elle est assez compliquée, le Président de la République doit être Chrétien mais Maronite, le Président du Conseil Musulman mais Sunnite, le parlement doit tenir compte des composantes communautaires. Deux langues officielles: le Français et l’Arabe. La Communauté chrétienne est la plus importante à cette époque et est francophone, la musulmane l’est moins. Deux journaux en français: l’Orient et le Jour, les deux titres existent toujours mais ont fusionné pour ne faire plus qu’un seul journal.

A l’arrivée le matin, direction la caserne Joffre. Ce n’est pas un grand bâtiment, juste la place pour deux compagnies, l’une française où je vais, l’autre libanaise, dont la mission est de défendre le pays en cas d’invasion, elle est sous l’autorité française. Nous commençons par avoir un problème d’intendance, pas pour l’hébergement mais pour manger, la compagnie est en estivage dans la montagne à une vingtaine de kilomètres. Ne repartant que le lendemain pour rejoindre le camp, on se nourrit en attendant avec les sandwichs du bistro en face de la caserne. C’est parce que le climat en ville, chaud et humide, est pénible à supporter que cette villégiature est offerte. Le camion, qui fait la navette chaque jour, nous ramasse comme prévu et nous allons au camp installé à environ 1000 m d’altitude. Nous couchons sous de grandes tentes qui font office de chambrée, une douzaine de soldats au moins dans chaque. Changement à nouveau d’uniforme : au Maroc, on m’avait remplacé mon short et caleçon court anglais par pantalon et caleçon américains, ici, je retrouve les fournitures britanniques dont les FFL sont dotées. L’aménagement est correct, une buvette civile est à proximité, c’est bon pour le moral. On est confiné dans ce lieu pendant un certain temps, mais c’est une situation privilégiée en regard de ce qui se passe dans le Monde à ce moment.

Pour ce qui me concerne, mon séjour à la montagne n’est que de quelques jours. Je suis envoyé à la caserne renforcer l’équipe qui s’y trouve, on ne peut laisser déserte la partie française de la caserne et il y a un besoin de garde de nos équipements et matériels restés sur place. Jusqu’au retour de la compagnie fin août, mon emploi du temps est assez léger. Je vais aider le Sous-Officier, responsable intérimaire du site, dans la rédaction du rapport qu’il doit adresser chaque jour au Commandant de la Compagnie, comme il ne se passe à peu près rien c’est vite fait (Le titulaire du poste, militaire de carrière, n’aime pas la paperasse). Nous sommes six en tout et jouissons d’une certaine liberté. Pour notre subsistance, nous touchons une indemnité journalière qui est suffisante pour au moins déjeuner à la cantine.

Un inconvénient, elle est en centre-ville, une demi-heure de marche pour aller, autant pour revenir, au moment le plus chaud de la journée. Les repas sont corrects, la responsable est la veuve d’un Officier FFL tué au combat. Le soir, je me restaure avec ce que j’achète sur place ou je vais diner à la N.A.A.F.I., sigle de Navy Army And Air Forces Institut. C’est l’organisme anglais créé dans les années vingt pour s’occuper du bien-être des soldats et il y a beaucoup plus de «Tommies» que de Français au Liban présentement, on y trouve tout ce dont on a besoin en plus du restaurant. La France Libre a des œuvres sociales, elles ont été organisées et sont dirigées par Marguerite Catroux, l’épouse du Général, elle est surnommée «La Reine Margot». Elle était avec son mari quand il est devenu Haut-Commissaire après le départ des fidèles à Vichy en 1941. Quand on apprend la Libération de Paris en août, la nouvelle est accueillie avec joie par tous nos compatriotes mais aussi par les Libanais que je rencontre, la montagne proche de Beyrouth est illuminée. Pour moi, natif de la capitale et dans laquelle j’ai vécu jusqu’à mon départ trois ans plutôt, c’est en plus l’espoir de reprendre bientôt contact avec ma mère d’abord et tout ce que j’y ai laissé.

La Compagnie revient dans la caserne fin du mois. Je fais la connaissance des hommes avec qui je vais partager toutes les servitudes de la vie militaire. L’effectif est de cent hommes environ, venus de la Métropole avec des parcours différents pour la plupart. Certains étaient déjà dans ce pays depuis le début du mandat ou sont venus au cours de celui-ci, on avait aussi quelques résidents en Egypte et en Turquie. Nos cuisiniers sont de Pondichéry, à l’époque l’un des comptoirs français de l’Inde. Les âges allaient de 20 à 40 ans. Parmi nous, là pour des raisons de santé, des hommes ayant combattu, notre adjudant avait perdu un bras à Bir Hakeim, un soldat fait prisonnier en Libye s’était évadé d’Italie pendant son transfert en Allemagne, avait gagné un maquis dans les Alpes puis était passé par l’Espagne pour revenir en France Libre, nous avons aussi des Légionnaires, soldats avec une longue ancienneté. Ce sont des militaires de carrière qui constituent la majorité de l’encadrement. Ils sont dans ce pays depuis de nombreuses années et certains y ont fondé une famille avec des autochtones. Ils ont rallié la France libre quand elle a pris le pouvoir.

Notre Compagnie revenue, nous sommes en cohabitation avec les Libanais. Cela se passe bien, nous partageons les travaux d’entretien, la garde, etc… Je suis affecté dans une section et reprends les activités habituelles: marches, manœuvres, etc… je refais du Morse avec du vieux matériel qui doit être obsolète. Les anciens, dont je suis, ont quartier libre à partir de 17h pour la soirée. Cela permet d’aller en ville voir des films américains, les seuls à l’affiche. Les cinémas sont presque tous dans le centre Place des Canons, appelée aussi Place des Martyrs. On descend à pied et on remonte souvent en taxi. Ce sont des Ford modèle des années vingt, la course est payée comme dans les transports en commun, par chaque client pour un prix modique. Pas de limite pour le nombre de passagers, le plein à l’intérieur et d’autres sur les marchepieds ou à l’arrière de la carrosserie, quand on peut s’accrocher.

Pour les Libanais, la guerre est lointaine n’affectant pas leur conditions de vie, ils ne sont pas préoccupés comme nous par ce qui se passe en Europe, surtout en France. Début octobre, les relations postales sont rétablies avec la Métropole, j’ai des nouvelles de ma mère restée à Paris, revers de la médaille, elle n’en a plus de mon frère prisonnier en Poméranie. Un peu plus tard, sachant que les restrictions sont toujours sévères, alors qu’ici, il n’y en a aucune, j’envoie des colis de ravitaillement, tout ce qui peut voyager. On commence à recevoir les journaux édités depuis la Libération, cela nous rapproche de l’hexagone. Pour ceux qui, comme moi, ont été sans nouvelles de leur famille depuis des années, c’était le matin au rassemblement, lorsque le courrier est distribué et qu’on n’entend jamais notre nom appelé, comme ceux qui ont toujours le contact avec leurs proches, qu’un peu de tristesse était ressenti, on finit par s’y résigner, mais maintenant que j’ai reçu des nouvelles de Paris, cela met du baume au cœur de savoir que mon isolement familial a cessé.

Je me sens mal à l’aise de me trouver à 3.000 kms d’où l’on se bat. J’étais parti trois ans plus tôt pour participer à la guerre contre l’Allemagne nazie, cela me motive pour demander en début d’année 45 à rejoindre une unité combattante. Pas de réponse, ni positive, ni négative, il semble que maintenant, on a davantage besoin de présence française militaire sur place.

Je n’ai connu que deux exceptions, l’une a été celle de notre adjudant qui avait combattu à Bir-Hakeim, l’autre pour un Sous-Officier qui avait des relations très personnelles avec un Caporal-Chef de l’armée libanaise logé dans l’autre partie de la caserne. On ne parlait pas encore du mariage pour tous. Pour séparer les deux tourtereaux, on n’a rien trouvé de mieux.

Fin Mars 45, la fin des hostilités en Europe paraît proche. On nous informe qu’un Corps expéditionnaire est en préparation en France pour la guerre contre le Japon. Je ne voudrais pas finir la guerre «planqué «. Je ferai par conséquent la guerre contre l’allié de L’Allemagne et me porte volontaire. Le 8 mai 1945, la paix revenue en Europe, est un jour de liesse pour les Français et davantage pour la Communauté chrétienne que musulmane, pour des raisons culturelles mais également politiques.

 

Bien que le Liban soit un Etat indépendant, les mouvements nationalistes commencent à trouver que nous contrôlons encore trop de choses dans le pays. Quelques jours plus tard commencent des manifestations réclamant le départ de ce qui représentait encore l’ex puissance mandataire, c’était sous l’égide de la Ligue Arabe créée fin mars 45 avec comme premier objectif de se libérer de la tutelle des pays occidentaux. Elle était composée, outre la Syrie et le Liban de plusieurs autres pays sous le contrôle de la Grande Bretagne qui avait encouragé cette création, cela sur fond de rivalité avec la France, remontant loin dans le passé et qui n’avait pas cessé pendant cette guerre. Des rumeurs circulaient accusant nos alliés d’Outre-Manche d’encourager ces mouvements dans leur volonté de faire une chasse gardée pour leur pays de toute cette région. Nous, soldats, sommes envoyés dans les locaux de certains établissements français qui risquent d’être envahis par des manifestants. On nous donne un fusil et quelques cartouches dans un étui cousu, avec défense de l’ouvrir sauf nécessité absolue. Il y a eu des défilés devant la maison où j’étais, quelques cris hostiles mais pas d’incidents.

 

Ma présence au Liban touche à sa fin après dix mois dans ce pays qui a été longtemps considéré comme la Suisse du Moyen-Orient, sur le plan touristique (Baalbek principalement) et surtout financier. Beyrouth, avec sa population cosmopolite, semblait une ville occidentale. La guerre ne l’a pas fait souffrir mais la population a payé cher les conséquences du conflit.

 

Début juin, embarquement sur le navire de guerre «La Jeanne d’Arc», au port depuis quelques jours, suite à ma décision d’aller expliquer au pays du soleil levant ce qu’est la démocratie et de faire la connaissance des geishas. Le trajet n’est pas direct, après trois jours de croisière sur ce bâtiment doté d’un confort minimum pour les passagers, nous sommes débarqués à Bizerte. Cette ville tunisienne a beaucoup souffert pendant la guerre en AFN, de nombreuses maisons sont encore en ruines. Nous passons la nuit dans un local qui n’a pas été touché. Le lendemain, départ en train pour Alger où nous sommes logés dans un grand bâtiment, genre forteresse, qui donne sur le port, c’est le D.M.I. (Dépôt des militaires isolés). Aucune activité ne nous est demandée, sauf quelques corvées. Après environ deux semaines de séjour, nous sommes embarqués sur un cargo. Une journée de traversée pour accoster à Toulon dans le port de commerce. Nous voyons la rade où la flotte s’est sabordée le 27 novembre 1942. Les épaves sont encore présentes pour montrer ce qui s’est passé là. Triste spectacle, le débarquement en Provence date de moins d’un an, réparer les dégâts ce sera pour plus tard. De Toulon, nous sommes envoyés à Fréjus au camp de la Coloniale, c’est là que le Corps expéditionnaire doit être formé. Fin juin, j’ai une permission pour passer le week-end à Paris, durée du voyage 16 heures dans chaque sens en wagon de 3ème classe (existait à l’époque). Je revois ma mère et mon frère revenu de son séjour forcé en Allemagne. De retour, je suis envoyé deux semaines dans un camp en forêt de Fontainebleau pour m’initier à l’emploi de matériel moderne de transmission, j’ai deux autres permissions pour me retrouver dans l’ambiance des années d’avant mon départ. La vie dans le camp à Fréjus s’écoule dans le calme, quelques remous dans les régiments composés de beaucoup de soldats Africains. On leur avait promis, sitôt la guerre terminée, le retour dans leur pays. Ils commençaient à s’impatienter, nous étions consignés pour «le maintien de l’ordre» en cas de besoin.

 

Tout change au mois d’août, les bombes sur Hiroshima et Nagasaki ont provoqué la capitulation du Japon. C’est la fin de la guerre en Extrême-Orient. On me propose de signer un engagement pour aller en Indochine rétablir notre souveraineté rapidement, les Japonais qui l’avaient occupée devant l’évacuer. Je préfère revenir dans la vie civile et décline cette invitation au voyage. Je suis envoyé à Aubagne (près de Marseille) et suis démobilisé le 1er septembre 1945.

CHAPITRE III

LA DEMOBILISATION

Je n’ai pas l’intention de retourner à Tunis (je n’ai pas fait de progrès en dactylo!). J’ai retrouvé tout mon environnement, la famille, le quartier de mon enfance, les copains, copines, qui n’ont pas quitté le voisinage même s’ils sont mariés avec enfant parfois, et je suis content de respirer à nouveau l’odeur du Métro.

 

J’habite près de la place de la Nation. Au centre, un bassin avec au milieu une belle statue de la liberté (du sculpteur Dalou). Dans l’eau, il y avait des crocodiles en bronze, ils ont disparu, des statues ont été enlevées de leur socle pour les besoins de l’occupant qui manquait de métaux non ferreux. Les particuliers étaient invités par la presse à en vendre dans des conditions avantageuses, des batteries de casseroles en cuivre ont ainsi disparu des cuisines, et sont allées dans les usines allemandes pour servir à la fabrication de leur armement.

 

Pendant ces quatre années d’absence, beaucoup de choses ont changé. Si les adultes sont restés tels que je les avais connus, parfois un peu amaigris, c’est chez les jeunes de ma famille et de mon voisinage que j’ai constaté une différence, les garçons et les filles que j’ai quittés adolescents sont devenus des jeunes hommes et des jeunes filles et cela changeait mon regard sur eux. Les copains de mon âge ont eu des parcours divers. Il y a eu des S.T.O. qui ont fait un séjour outre-Rhin, d’autres qui ont réussi à se faire exempter, aucun résistant. Les mentalités ont évolué, des voisins que j’avais connus avant mon départ favorables à Vichy sont devenus Gaullistes, les portraits de Pétain ont disparu des appartements.

Ma famille n’a pas été totalement épargnée par les persécutions racistes, des parents éloignés, dont un enfant de huit ans, déportés ne sont pas revenus.

 

J’obtiens ma mutation à Paris dans un organisme du même genre qu’à Tunis nommé «Groupement des Contrôles Radioélectriques», son activité est d’écouter les radios du Monde entier pour y déceler des informations utiles dans tous les domaines, politique, commercial, militaire, etc… Des traducteurs de langues diverses y travaillent, ils ont un statut de contractuel. Le personnel chargé de la maintenance et administratif est Français. Pour fonctionner dans les meilleures conditions de réception, le site choisi est le Mont-Valérien, c’est un lieu tristement connu, c’est là que de nombreux Résistants ont été fusillés.

 

Bien que ne cherchant pas à faire carrière dans l’Administration, je pensais ne pas pouvoir la quitter dès mon retour dans le civil. Depuis le mois d’octobre 42 jusqu’à fin août 45 (à part quelques mois en 43), j’ai été payé sans travailler. Je lui devais bien de fournir un peu de labeur, c’est ce que j’ai fait jusqu’à fin avril 1948, je l’ai quittée alors pour aller dans le privé.

 

 

J’ai terminé ces quatre années de guerre avec d’une part le regret de ne pas avoir atteint mon but de participer au combat et d’autre part d’avoir eu la chance de revenir sain et sauf, alors que tant de personnes ont subi toutes sortes de souffrances. Les raisons du destin sont impénétrables.

 

 

 

 

 

 

On avait l’espoir que ces années terribles serviraient de leçon pour qu’il n’y ait «Plus jamais ça», quelle déception aujourd’hui!

 

 

Il semble qu’une malédiction s’acharne sur le genre humain. Pourquoi l’intelligence des hommes qui a produit tant de choses merveilleuses pour embellir la vie est-elle aussi au service du malheur? L’humanité est arrivée sur Terre comme une pierre brute, c’est le devoir des hommes de la polir sans cesse, il faudra encore de longs et pénibles efforts pour qu’elle soit un jour l’image d’une civilisation réussie.

 

 

Saint-Malo, le 13 Décembre 2013